Choisir, ce n’est pas juste faire le bon choix. C’est s’autoriser à choisir. C’est aller chercher sa chance. Peut-on apprendre à choisir ? Parfois, il faudra le faire seul-e et tout au long de ma vie, encore aujourd’hui, j’ai dû réinterroger la façon dont je vivais afin d’évaluer si je gardais bien la main, si j’agissais par choix et non par habitude ou devoir. Parce que si je ne choisis pas, soit je me laisse aller, soit je donne les clés de ma vie à d’autres. Si je participe passivement à ma propre aliénation, à ma propre oppression, pas besoin qu’un pouvoir extérieur s’en mêle. De cette aliénation individuelle à l’oppression collective il n’y a qu’un pas. À contrario, qui apprend à choisir pour sa vie, sera peut-être plus enclin à retrouver le chemin de choix et d’actions collectifs ! Mais, oui, on peut apprendre à choisir !
Souvenirs d’école
Quand j’étais petit, à l’école, on ne choisissait rien.
Devenu enseignant, inspiré par diverses lectures sans appartenir pour autant à tel ou tel mouvement pédagogique, j’ai expérimenté avec intérêt plusieurs actions plus ou moins simples au fil des années, des écoles, des contextes et des âges concernés :
- donner le choix du poème à apprendre favorisait sa meilleure mémorisation
- donner la liberté aux élèves de choisir l’ordre d’exercices à accomplir les responsabilisait
Banal non ? Non, il paraît…
Puis plus tard :
- les engager dans la correction mutuelle du travail leur permettait de s’entraider pour choisir les bonnes réponses,
- les inciter à concevoir à leur tour des exercices ou même à préparer des petites leçons sous forme d’exposés … leur montrait qu’à leur tour ils pouvaient imiter le maître mais qu’il faut comprendre ce que l’on veut transmettre.
Et voilà que la donne changeait et que le groupe se fédérait, qu’apprendre devenait savoureux. Et rigoureux !
Les élèves étaient liés par le programme, mais celui-ci offrait de nombreuses marges de manœuvre.
L’évaluation qu’ils avaient pu mener très souvent eux-mêmes, leur permettait de repérer leurs difficultés, de demander de l’aide à un camarade ou au maître, de formuler des besoins et le travail consistait ensuite à résoudre ensemble ces problèmes, à s’essayer, s’entraîner, si besoin en développant des automatismes dont ils étaient en capacité de donner le sens. Ils choisissaient par quoi ils voulaient commencer.
Dans le même esprit, lorsque nous partions en classe de découverte, toute une série d’activités visait à initier les élèves à la prise de responsabilités en autonomie. Ils apprenaient à gérer le pécule de la coopérative, à manier les comptes et les chéquiers pour l’argent de poche. Il fallait choisir ce que nous devions acheter pour la classe, se mettre en projet· se débrouiller avec les contraintes (en respectant les règles !) rédiger le compte-rendu pour les parents…
Ailleurs, lorsque des difficultés liées au respect des règles justement avaient été repérées, l’élève pouvait être invité à choisir la façon de réparer (en soumettant la chose à la victime qui avait le choix d’accepter ou refuser la proposition, d’appeler à une médiation). Au passage, et sans parler d’argent, si on engageait les jeunes délinquants, non pas à des travaux d’intérêt général qui n’ont pas de sens pour eux, mais à des actions de réparation auprès des victimes, on permettrait aux premiers de mesurer les conséquences de leurs mauvais choix et aux victimes d’éprouver le sentiment d’être prises en considération et d’avoir le choix de pardonner en connaissant mieux l’autre. En classe, y compris en milieu très difficile, ça marchait plutôt bien.
En classe encore, de très nombreuses activités dans tous les cas, étaient proposées sans « notation sommative » et c’est lorsque l’élève se sentait prêt-e qu’iel pouvait demander par exemple à passer le test de lecture ou celui sur les tables de multiplication. C’était l’élève qui choisissait le moment de l’évaluation. En confiance.
Choisir permettait de s’engager. Le travail de supervision, de production, d’explicitation était conséquent. Il fallait que les élèves puissent choisir en « connaissance de cause ».
Aider les élèves à apprendre à choisir c’était les aider à expliciter leurs choix.
Un exemple : Si un élève écrivait « Les enfants marches« . Nous aurions pu simplement dire que c’était une faute. Sanctionner par une perte de point. Mais lui demander pourquoi il avait choisi d’écrire « s », c’était le conduire à expliciter son choix, le féliciter sur sa capacité à avoir repéré le pluriel puis l’engager à réfléchir sur la nature du mot concerné.
Choisir devenait savoir expliciter son choix pour le réguler si besoin.
Tu aimes avoir tes chemises repassées ? Voici le fer.
Premières années collège. Ma mère m’apprit vite à repasser mes chemises. D’abord parce qu’elle détestait ça, ensuite parce qu’elle n’était pas ma bonne. À 12 ans, elle m’offrit la possibilité d’avoir des chemises repassées quand je le voulais. Si je le voulais. Je ne vis pas ça comme une contrainte ou une sanction mais comme une sorte de clé d’autonomie.
Je ne fus pas forcé à repasser. J’étais libre d’ailleurs de choisir ce que je voulais porter. Mais si je souhaitais avoir ma chemise bien repassée, c’était mon choix, mon engagement, à moi d’y penser…
De la même façon, à peu près au même âge, elle me laissa vivre mon choix de m’investir dans une troupe de théâtre, de réunir mes amis pour répéter et nous aida en nous accompagnant dans les différentes salles de fêtes de villages où nous allions jouer. Son rôle fut là de superviser en arrière plan sans jamais interférer et surtout de nous permettre d’essayer, d’expérimenter. D’autres nous auraient contrôlés, interdit de… mais parce qu’on nous faisait confiance, nous savions agir de façon responsable.
C’est ainsi que je pus choisir tout au long de ma jeunesse. Je fus écouté dans mes besoins. Pas attaqué ou mis en cause dans mes manquements où lorsque j’avais décidé de briller en Histoire mais d’abandonner l’algèbre. Quand je regarde l’adolescent que j’étais, je m’amuse aujourd’hui du volontarisme qui m’animait, des risques que je prenais aussi en ne travaillant que les matières qui me plaisaient… ce qui ne m’empêcha pas d’avoir une mention au bac et de réussir un concours dans la foulée… À quinze ans, j’assumais une singularité… que j’ai moins assumée un peu plus tard quand la pression sociale fut plus forte…
Et je me dis que j’ai appris à choisir
C’était d’une façon implicite, pas forcément formulée, élucidée… Je n’analysais pas d’autres pans de ma vie… même si choisir ce fut très tôt refuser de me conformer notamment à la sinistre image paternelle dont je choisis très vite de me démarquer… J’ai lourdement influencé ma mère pour que nous quittions la région parisienne et puissions vivre loin de lui, pour nous sauver. La Haute-Provence fut notre terre d’adoption à l’époque !
Car oui, dans cet apprentissage du choix, il y a le goût de l’émancipation, du départ, de la rupture salvatrice.
Partir n’a jamais été mourir un peu mais toujours revivre ! Sans chercher les ruptures systématiques, je crois qu’apprendre à quitter un cocon pour aller vivre son aventure c’est drôlement enrichissant. Dans certaines civilisations, cela fait même partie de la culture !
Je ne suis pas certain que l’on enseigne à choisir aujourd’hui. D’un côté on a la domination du « like » imbécile sur les réseaux sociaux, de l’autre « ParcoursSup » qui tient plus de la loterie et de l’asservissement que de l’expression d’un choix réel des futur-es étudiant-es… Le conformisme et la défiance pèsent en masse dans un pays où l’on a été capables d’exiger que les gens se signent à eux mêmes des autorisations de sortie lors du COVID ! Le comble de l’asservissement !
Car peut-être si l’on n’enseigne pas à choisir, c’est qu’on craindrait effectivement que ne s’expriment très vite les conséquences du choix assumé, du libre arbitre… qui est le contraire du leurre individualiste car au contraire, il s’agit de dire que choisir résolument sa vie, c’est l’habiter pleinement, lui donner du sens.
Choisir c’est révolutionnaire ! Choisir c’est poétique !
Un mot en retour ?