Et voici que Victor apporte les croissants…
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Je m’avance, je sors à temps le sac de viennoiseries caché sous mon pull. À la limite de la discrétion, le cœur battant, je m’approche de la fenêtre. Je devine deux ombres à l’intérieur, attablées. L’une des deux ombres m’a vu, se lève et me fait signe. C’est la mère d’Hélène. À peine, ai-je eu le temps de réagir, d’imaginer ce que j’allais dire en guise d’introduction, qu’elle est debout, face à moi, sur le perron, dans sa magnifique robe de chambre ornée de petits cœurs rouges sur blanc du plus magnifique effet.
Stéphane, puisque je dois l’appeler ainsi, me souhaite la bienvenue. Sa permanente est toujours impeccable. S’il vient un coup de vent risque-t-elle de s’envoler ? Elle ajoute que c’est une bonne idée d’être venu, d’autant qu’Hélène n’était pas de très bonne humeur au réveil. Ah bon ? si c’était Hélène qui me rembarrait, elle m’en aura voulu pour hier soir… Stéphane me met à l’aise, me toise amusée, me demande si j’ai l’intention de manger tout seul ce qui est dans le sac et de rester dehors. Je bredouille évidemment maladroit et confus. J’entre précipitamment, puis reviens brusquement en arrière essuyer mes chaussures humides. J’essaie de faire disparaître les traces que j’ai laissées sur le plancher de l’entrée. Je suis toute maladresse, avec un peu de chance je vais renverser mon sac de croissants. Je sors mon mouchoir et furtivement tente d’effacer ces maudites traces, lorsque Hélène me rejoint et grande comédienne avant tout, lance le sac sur la table de la cuisine depuis le vestibule. Fougueuse, elle se jette sur moi, toute chaude, toute aimante. Elle porte une grande chemise blanche de garçon et je me demande d’où elle la tient. Je crois qu’elle est nue sous sa chemise et je me demande ce que sa mère en pense, mais en fait je fantasmais, elle a gardé sa culotte.
La mère qui est déjà rentrée dans la cuisine met fin à nos effusions et nous invite à venir. Il faudra choisir, thé, café, ou chocolat comme ce bébé d’Hélène qui boit toujours de grands bols de chocolat le matin. Tu as une jolie moustache de chocolat Hélène. Tu dois l’avoir tous les matins depuis que tu es petite et que tu viens t’asseoir ici laper ton bol avec des manières de chatte gourmande. Image stéréotypée qui te convient parfaitement, tu ronronnes. Ta maman est obligée de réitérer ses propositions, bien entendu je tergiverse, et j’opte pour le thé, croyant plus utile pour l’instant de flatter la mère qui boit la même chose.
Hélène est mignonne. Elle a une miette de croissant sur le nez. J’hésite puis je viens la manger d’un baiser, enfin nous parlons et devisons. Babil futile et matinal.
Il semble que mon idée ait été bonne. Je me réchauffe. Hélène pouffe et se met à chanter. Sa mère lui demande sèchement de baisser le ton pour ne pas réveiller ceux qui dorment.
Nous nous regardons tels des loupiots pris en faute, puis Hélène confirme que son père dort encore. Quant à Adelin, il se serait couché à l’aube…
Stéphane soudain plus sèche encore, tance sa fille d’un « Qu’est-ce que ça peut te faire ? »
C’est la première note discordante de la matinée. La mère a cru devoir prendre la défense de son fils. Mais je me garde d’aucun commentaire.
J’embrasse le creux de la main d’Hélène. Je me donne contenance comme je peux. Ainsi donc, le propriétaire de la mèche brune s’est couché à l’aube et roupille encore.
Je me demande s’il s’est rendu compte que des visiteurs avaient essayé son lit, j’espère que nous n’avons pas laissé de traces.
— Heureusement, avant l’arrivée de ton frère hier soir, j’ai eu l’intuition qu’il allait rentrer. J’en ai profité pour changer les draps.
— Merci, maman ! Réponse d’Hélène petite fille à la Régente mère.
— Je n’ai pas changé nos draps puisque tu l’avais fait l’autre jour, c’est un rendu pour un prêté.
— Oui, maman !
Quel art de remettre sur le tapis ce sujet qui me met mal à l’aise. Mais Stéphane l’a dit sur le ton des choses anodines, avec un certain détachement. Il n’empêche que j’ai la conviction que la sainte mère ici c’est Dieu le père, qu’elle voit tout, qu’elle sait tout et qu’Hélène, petite oie blanche, ne saurait rien lui cacher ni lui mentir. Hélène est bonne comédienne avec tout le monde sauf avec sa mère.
Embarrassé, le nez dans mon bol de thé, je ne sais pas comment embrayer sur une conversation qui nous éloigne de la maison et des contingences matérielles.
— Nous devons vous ennuyer avec tous ces détails matériels, vient de dire Stéphane.
Vous lisez dans mes pensées vous. Hélène veut m’emmener dans le jardin. Je redoute encore les effets de sa libido exacerbée, mais il paraît, alors que c’est l’automne, qu’il y a des bleuets qui viennent de fleurir au fond du jardin. Je n’ai aucune idée des saisons florales et je n’ai pas une passion folle pour la botanique, mais nous irons, j’ai besoin de prendre la tangente.
En fait de bleuets, ce sont deux malheureuses fleurs maigrelettes qui se balancent au bout d’une tige desséchée. Puisque Hélène demande qu’on admire, admirons ! Je ne serai pas contrariant. Je me rends compte que nous sommes pratiquement sous les fenêtres d’Adelin.
L’une d’elles semble d’ailleurs entrouverte. Il doit nous avoir entendu nous extasier et probablement se fout-il gentiment de ma gueule vu la haute portée de mes admiratives interventions botanistes. Dès que je suis spontané je suis mauvais. C’est pour cette raison que je n’apprécie pas l’imprévu ni les rencontres improvisées.
J’essaie de convaincre Hélène de rentrer. Elle voudrait que je reste la matinée entière sous prétexte qu’elle n’a pas cours avant deux heures et qu’elle ira seulement vers une heure prendre le train au bourg. J’invoque une nouvelle fois mes révisions, la voici qui boude. Hélène tu en veux toujours plus. Après tout, je n’avais pas prévu de venir ce matin. Je suis venu sous le fait d’une impulsion. Toi, tu as trouvé cela normal, comme un dû. Tu exiges le reste. Mais je m’y refuse malgré toutes tes minauderies. Nous rentrons dans la maison parce que je dois récupérer mon blouson et je pressens la pénible scène de séparation. Tu vas me la rejouer. Non par chance, entrant dans la cuisine, tu découvres que tu avais froid dehors, tu frissonnes et veux t’habiller plus chaudement. J’en profite. Je t’embrasse sur le front. Tu es presque distante, je m’en étonnerais. Tu me laisses franchir seul le vestibule, tu montes l’escalier. Passé sur le perron, je vais pour tirer la porte derrière moi. J’entends un : « tiens ? salut Adelin ! », mais j’ai refermé la porte.
Adelin. Nous l’avons probablement réveillé. Mais le moment n’est toujours pas venu pour moi de faire sa connaissance.

Un mot en retour ?