Voilà que la mère d’Hélène, invite sa fille et son amoureux à boire le thé.
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C’est un mélange que je ne parviens pas à identifier, mais j’en apprécie l’arôme et la couleur. Je suis très tasse de thé. Ce n’est pas très masculin le thé, un côté anglais et désuet mais le service de ta mère est fait d’une porcelaine tendre, bleue. C’est une vraie récompense. Et les petits gâteaux anglais ont des épices qui me comblent.
Nous allons boire le thé. Je trouverai bonne contenance dans ce grand fauteuil.
Nous nous réfugions dans un agréable bavardage dérivatif. La mère d’Hélène est très cultivée, elle lit énormément, elle n’étale pas sa science. C’est une sage maman, elle fut institutrice autrefois du genre laïque et Républicain, idéaliste, rationaliste et dévouée à l’élévation de toutes les petites têtes que la Patrie même pas reconnaissante lui confia.
Je trouve qu’Hélène ne se rend pas compte de la chance d’avoir une mère telle que la sienne et qu’elle se laisse trop porter dans ses études. Hélène n’aime guère les efforts obligés. Hélène n’exerce sa volonté que sur ses choix propres. Fausse flemmarde, elle y devient alors irréductible. Et moi dans ce fauteuil, je pontifie doctement, je dodeline. Je pontifie en pensées et en paroles redondantes chère Madame, vous avez raison, Colette fut si suave et les auteurs d’aujourd’hui par trop brutaux ne sont faits que par des coups d’éditeurs.
C’est tout de même grâce à ce tempérament qu’Hélène a réussi à s’inscrire à son cours de théâtre et s’y imposer très vite auprès de ce vieux professeur grincheux qui porte toujours un seul gant blanc, c’est peu original. Il entretient avec soin une réputation d’amateur de nymphettes malgré sa brillantine parfumée à l’œillet.
Elle épate ses camarades par son sens du jeu. Hélas je ne suis pas certain qu’Hélène supporte assez la critique pour aller plus loin que ses dons naturels.
Dehors la pluie semble s’apaiser. Les oiseaux célèbrent à tue-tête la fin de l’averse.
La mère d’Hélène parle de Tchekhov. Je ne connais pas grand-chose à ce théâtre, ni à aucun théâtre, mais l’écouter me fait plaisir et lui fait plaisir et rassure Hélène. Je relance la conversation jusqu’à épuisement.
Soudain, sans transition ni justification, je m’enquiers d’Adelin, de l’âge qu’il peut avoir au juste et de son parcours estudiantin. J’aurais dû ménager une transition plus marquée, laisser le silence revenir ou passer par un autre sujet. Je vois mes interlocutrices légèrement désarçonnées.
Hélène s’est assise en face de moi et replie les jambes sous les fesses, elle boude ostensiblement. On dirait qu’évoquer ce sujet lui déplaît, nous joue-t-elle les sœurettes jalouses ?
Sa mère, un instant muette, prise étrangement au dépourvu, déglutit, valse, hésite, cherche ses mots, baisse les paupières, se reprend très vite ; mais me fait une réponse excessivement évasive. Adelin est le cadet d’Hélène, il est encore incertain dans ses choix.
Je n’en saurai pas plus. Je sens bien qu’il ne faut pas insister. Je suis fin psychologue ! Il est clair qu’elles n’ont pas envie de me parler de ce garçon. Il est peut-être trop tôt, il a peut-être des problèmes. Je ne pensais cependant pas m’être montré indiscret, pas à ce point. Si tel avait été le cas, Hélène aurait su m’envoyer une gentille vacherie pour me remettre en place.
Incertain. Des jeunes gens incertains dans leurs choix, de nos jours, avec la crise, ce n’est franchement pas exceptionnel.
Encore qu’à tort ou à raison on finisse par s’engager sur une route. Après les premières hésitations universitaires, la première ou la seconde année ; par dépit ou sélection, l’étudiant se trouve engagé dans sa filière. La conviction d’une vocation reste rare.
Le hasard et l’opportunité font souvent le reste. Je pontifie encore, j’ai moi aussi mis du temps à choisir ma voie. Et d’ailleurs, je ne suis pas certain non plus des options définitives. C’est mon refrain. Je n’ai guère envie de laisser mes doutes reprendre le dessus.
Cependant nous avons déjà cessé de parler d’Adelin, car c’est Hélène iconoclaste qui enchaîne et nous entraîne sur une histoire palpitante d’épicerie du village revendue et rachetée trois fois par je ne sais qui.
Hélène, tu as voulu changer de conversation.
L’était une p’tite mèche brune, qui naviguait sur un lit.
C’est tout de même étrange que de garder sur son oreiller une mèche de ses propres cheveux. Autrefois on gardait des petites mèches de cheveux des bébés ou des jeunes enfants dans de petits coffres. C’était pour s’en souvenir plus tard, une fois la jeunesse passée. Les bonnes mères conservaient également les dents de lait. En tout cas on ne jetait pas les mèches pas au travers de son lit.
Un truc d’adolescent romantique mais légèrement nombriliste ou bien, un cadeau promis à la jeune fille aimée. Je n’aurais pas fait ça : quel manque de tact ! Quelle vanité ! À moins que ce ne soit une demande, une sorte d’exigence : « si tu m’aimes, coupe ! ». Le cadeau est-il revenu refusé ? Adelin attristé ce sera replié sur lui-même.
Ou bien.
Un signe de reconnaissance, un gri-gri. Un de ces objets, un doudou, une totote dont ne se séparent pas les petits et qu’ils suçotent en dormant. Encore que suçoter une mèche de ses propres cheveux relèverait d’un curieux sens de l’hédonisme.
Mes pensées errent. Hélène et sa mère papotent, je peux flotter à mon aise.
C’est pourtant terrible. Tous les actes de ma vie, je me les commente, intérieurement. Une sorte de doublage intime, de commentaire permanent du film de la vie. Je suis acteur et commentateur simultané. Depuis tout à l’heure je n’arrête pas, jamais je n’arrête.
Ça ne doit pas être tout à fait normal. Les gens ont-ils tous cette radio interne ? Monomanie d’égotiste. Lorsque je parle aux autres, il y a la phrase que je dis, celle que je pense. Ce sont rarement les mêmes.
Lorsque je fais l’amour, que j’observe les gens, n’importe quoi ; j’ai toujours la voix intérieure qui apporte son commentaire. J’espère que ce n’est pas une tendance schizophrénique.
Non, je n’ai pas le sentiment de dédoublement, mais je pense tout le temps, voilà. Je suis toujours en pensée, sur des petits faits, parfois insignifiants, je dissèque tout.
La mèche. La mèche brune d’Adelin. Je n’ai pas cessé de penser à elle. Même lorsque je pensais à tout autre chose, elle était toujours présente, en contrepoint, en leitmotiv. C’est remarquable, je peux voir, parler agir et penser à toute autre chose. C’est une qualité. Ou un gros défaut qui m’empêche d’être pleinement dans le présent des autres. J’ai toujours cette parole intérieure. Je me dis tout. Je pense à mes pensées tout en pensant. Ça ne s’arrête jamais. À peine lorsque je dors.

Un mot en retour ?