Il a surgi dans mes roues à la sortie du village. Grande silhouette mince et juvénile. Les bras en croix, barrant presque le passage. Impossible de l’ignorer. À 7 heures du matin à peine, peu de monde passe par là. Je rechigne rarement à faire grimper quelqu’un dans l’auto. Moi, j’allais vers le causse pour une balade à la fraîche admirer le soleil levant. Lui rentrait d’une fête. Au bar Machin m’expliqua-t-il il y avait un DJ qui était resté toute la nuit.
Au début je pensais qu’il voulait juste que je l’avance, ma destination semblait lui convenir. En réalité, son projet était que je le raccompagne. Et je le comprends. À la sortie du village, m’apprêtant à grimper la départementale, il m’interpella.
— Non, c’est à gauche !
Il fallut reculer. Heureusement, à cette heure-ci, personne pour compliquer la manœuvre.
Cette petite route, presque une piste, je ne l’avais jamais prise. Elle semblait taillée à même le flanc du causse. Une de ces routes étroites qui valent mieux qu’un alcootest pour s’assurer des réflexes du conducteur.
Nous grimpions presque à la verticale. Il me lançait de temps à autre des « à droite ! » « devant ! »
« Non ! Là c’était à gauche ! » s’exclamait-il tout en devisant joyeusement.
Il me conduisait dans une sorte de labyrinthe inextricable dans les contreforts du Causse. Il avait beau nommer les lieux, ce coin-là, je ne l’avais jamais exploré et j’ignorais même ces petits hameaux cachés, ces maisons perdues, cette petite chapelle à vendre transformée en maison. J’aurais été bien incapable de refaire le chemin à l’envers.
Tout en continuant l’ascension et tandis que je me demandais jusqu’où il allait me perdre, il me parlait comme si nous nous connaissions depuis toujours. Il n’était pas ivre, il se maîtrisait, il ne sentait pas l’alcool, mais il n’était pas si sobre que ça.
Ostensiblement il me collait un peu. Ma voiture n’est pas si petite qu’on ne puisse y voyager à l’avant sans se frôler. Il ne faisait que ça, sa jambe, son bras et même sa main quand je passais les vitesses, ce qui ne cessait pas. Il n’y avait pourtant rien de malsain. Il me regardait souriant et sûr de ses charmes. Il faut dire qu’il pouvait. J’entrevoyais le fil fin de ses tatouages sur ses bras, plutôt réussis. Il me fixait en bavardant et me racontant sa vie. Il avait un de ces regards profonds, intelligents et tendres auxquels je donnerais le Bon Dieu sans confession, preuve qu’il n’était pas si sage, mais un charisme naturel sans afféterie et sûrement du « vécu » comme on dit pudiquement.
Il était en vacances, mais il travaillait pour « son… oncle », hésita-t-il un instant qui « le payait au black » avoua-t-il imprudent. Il n’était pas d’ici, il était des Vosges et repartait dimanche. Il était plein de vie, d’espoir, d’allant et d’élans malgré sa nuit blanche. Il me décryptait je le sentais, avec acuité et intuition. Il répondait avec enthousiasme à mes questions. On aurait pu penser que nous nous connaissions depuis toujours. Il me savait comme je savais parfaitement que sous son ton enjoué se cachait un écorché vif.
Combien de temps dura le voyage ? Une vingtaine de minutes. Il connaissait bien la route, mais il avait menti. À pied, c’était bien plus d’une heure jusqu’au village. Il me dirigea jusqu’à une espèce de cul-de-sac vers une maison presque inquiétante tant elle semblait isolée, peut-être une ancienne ferme où tout paraissait encore endormi. Il m’invita à faire demi-tout dans la cour où dormaient quelques voitures.
Ce qui fut très joli c’est qu’au moment de nous séparer il hésita un instant, esquissa un rapprochement comme pour m’embrasser ou me prendre dans ses bras, avant de me tendre la main pour une poignée censée être virile mais qui ressemblait plus à une caresse reconnaissante. On aurait dit deux amants qui se séparent.
Il descendit de la voiture et se dirigea vers la maison comme s’il plongeait vers un univers familier mais dont je n’étais pas certain qu’il y trouvait une vraie joie. À cause peut-être de la façon qu’il avait eue d’enfoncer soudainement la tête dans les épaules.
Deux routes après, dans un champ, j’eus droit au spectacle merveilleux d’une chevrette avec son petit.
Alors je me suis dit que ma vie a souvent consisté à accueillir des personnes en stop pour des voyages plus ou moins longs.

Un mot en retour ?