À quel moment suis-je certain de penser par moi-même ? La vieille question. Et pourtant, il est légitime et nécessaire qu’elle revienne. C’est-à-dire à quel moment puis-je espérer forger mon opinion sur un sujet à partir d’éléments sinon objectivés, au moins identifiés, définissables et référés à partir de valeurs elles-mêmes définies tout en intégrant d’emblée les divers biais cognitifs, affectifs, culturels qui peuvent influencer mon jugement ?
C’est mon opinion
J’éprouve ce questionnement quand je dois choisir, construire mon opinion.
Si comme on donne sa part au feu, je dois donner sa part au doute, son ombre ne doit pas m’empêcher de penser.
Mais avant de penser par soi-même, est-ce qu’on pense seulement ?
Penser ce n’est pas seulement décider que quelque chose est vrai ou faux. C’est pouvoir en discuter. C’est accepter de penser contre soi. Et pouvoir le faire ensuite.
Je veux pouvoir faire évoluer mon opinion, éclairé par l’expérience tout en évitant de n’être qu’une girouette, un esprit versatile. Nous sommes tous influençables. Sinon, on ne voterait pas. Mais si je crois résister à une influence, si je me défends d’un préjugé pour en endosser un autre comme une armure, alors je ne pense plus vraiment. Je suis dans la posture.
Il ne suffit pas de dire qu’on est « antiraciste », il faut l’être. La pensée pour être juste, légitime, oblige à la cohérence. Elle engage, elle est mouvement. Penser n’est cependant pas se rallier à telle ou telle chapelle.
Le pour et le contre
Si je dis simplement que je suis « pour » ou « contre », il est fort possible que je m’empêche de penser et que d’une morale légitime j’aie déjà sombré dans la moraline.
Si parfois la colère, le sentiment d’injustice développent ma pensée critique, peuvent m’engager sur le terrain politique par exemple, le ressentiment empêche de penser. Si je m’affirme sans m’opposer, l’assertivité est une démarche qui va vers l’autre mais induit une stratégie qui peut aussi être piégeuse si je suis imprudent ou ne respecte pas l’autre.
Mouvement
Pourtant si je réfléchis à quelque chose, ma pensée sera vaine si elle n’est pas à un moment en mouvement vers l’autre, la pensée de l’autre. Non pour convaincre ou prêcher mais pour construire grâce au frottement, à la friction… L’étincelle naît du frottement pas du silex seul.
La discussion avec soi, si elle est lucide, critique et nécessaire, a besoin du petit bois de la pensée d’autrui : des écrits, des paroles dites…
Avant même de me préoccuper de penser par moi-même, il faut m’assurer que je pense. Penser suppose que j’applique mon esprit à concevoir, que j’exerce une activité cérébrale. J’ai besoin de langage, de mémoire, de projection ou d’imagination. Ma pensée peut alors s’exprimer en conception, opinion, conviction… Je ne dois pas déléguer cela à une machine, on parle beaucoup d’intelligence artificielle en ce moment, pas plus qu’hier à un coach, un conseiller, un sage, un mentor ou un mage.
On dit que nous avons les unes ou les autres un mode de pensée dominant : le scientifique veut rationaliser, faire preuve de logique, de déduction. D’autres voudront introduire l’esprit critique. Certaines personnes sont des experts de la dialectique et d’autres intègrent ressentis et sensations.
« Penser c’est dire non » Alain
Un bref podcast résume la chose.
Le philosophe rappelle qu’il s’agit de savoir dire non au monde, au tyran, au prêcheur. Et j’ajoute qu’il faut savoir le faire sans sombrer à son tour et devenir le prêcheur qui travaille pour sa paroisse.
Je vois la nécessiter de penser pour résister, pour agir. Pourtant, si je pense sans éthique, si c’est juste une stratégie de prise de pouvoir, alors ma pensée se retournera vite contre moi un peu comme les pensées de Mao ou d’autres catéchismes.
Penser sans langage ?
Je m’interroge à propos des hommes d’avant le langage. Comment ont-ils commencé à penser, à questionner le monde ? Par les sens ? Par l’instinct de survie ? Par la poésie et la musique ?
Je peux sans mots, avoir des songes, comme une sorte de pensée flottante où je respire l’air. Pour penser il faut vivre et avoir conscience de ce flux. Pour penser, il faut se situer dans le flux de la vie et dans le monde puis dans la rencontre de l’autre à travers le langage.
L’homme a-t-il pu penser sans voir son reflet dans l’autre ou dans la marre ?
Le langage par son renouvellement, son enrichissement, son élargissement, sa précision, sa construction va me conduire dans ce double mouvement vers la sensibilité poétique et à la philosophie. L’émancipation a besoin de mots et l’on sait qu’un enfant démuni en lexique, le sera face à la vie et sa propre autonomie.
On prône souvent le « lâcher prise ». Il ne faudrait pas que cela soit du renoncement à penser. Le lâcher prise doit porter sur ce qui empêche de penser, ce qui encombre, ce dont il faut se débarrasser comme la violence. L’exercice du pouvoir est une violence que seul le sentiment d’injustice pourra réguler. De pseudos experts qui dissertent autour d’une table à la télévision sont la plupart du temps des empêcheurs de penser puisque je ne peux leur répondre.
Pour penser et pouvoir penser par soi-même, il faut se libérer des préjugés et s’émanciper des contraintes extérieures destinées à nous asservir. Il n’est pas de pensée sans libération, mais il n’est pas de pensée sans travail, sans cette espèce de révolution permanente. Et cette révolution a besoin d’une joie, qui n’est pas l’enthousiasme.
Et je cite encore ce bon Jean Tardieu
Quoi qu’a dit ?
— A dit rin.
Quoi qu’a fait ?
— A fait rin.
A quoi qu’a pense ?
— A pense à rin.
Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?
— A' xiste pas.
Monsieur, Monsieur de Jean Tardieu Éditions Gallimard, 1951

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