C’est en lisant un bouquin certes sur un sujet un peu convenu lié au développement personnel, que j’ai commencé à tiquer. Il n’y a pas de détecteur fiable permettant à coup sûr de déjouer le fait qu’un ouvrage a été écrit grâce à l’IA mais comme on dit « des indices concordants et concomitants ». Celui-là sent l’IA ! Dommage comme pour un produit alimentaire qui doit comporter sa composition, qu’il ne soit pas obligatoire de mentionner qu’un ouvrage a été écrit avec l’IA.
L’impossible chiffrage
Il est fort compliqué d’évaluer la part de l’IA dans l’édition de livres numériques ou papier. D’abord parce que les éditeurs et les auteurs ne s’en vantent pas et ensuite parce que le dosage peut varier d’un livre à l’autre.
Comme le rappelle The Conversation, « plus de 1 000 ouvrages générés par le robot conversationnel (Chat GPT) ont été recensés, notamment sur la plateforme Kindle Direct Publishing (KDP) d’Amazon. Pour tenter de canaliser ce phénomène, le géant de Seattle a imposé à ses auteurs indépendants des règles éditoriales, en limitant leurs publications quotidiennes à trois ouvrages et en leur demandant d’indiquer tout texte généré par IA ».
Le « dosage » peut effectivement varier, qu’il s’agisse d’une recherche d’idées, de développements, de rédaction directe. L’intelligence artificielle puisant son inspiration dans l’existant, le risque de plagiat n’est jamais loin.
Ce serait amusant de voir sur la tranche du livre : « écrit avec 10% d’IA » ou comme pour les produits bio, « garanti sans IA ».
L’auto-édition est souvent pointée du doigt, mais il serait naïf d’imaginer que des éditeurs commerciaux ne soient pas tentés de fermer les yeux et même de favoriser la production de tels ouvrages. On peut produire vite, à la demande, surfer sur la vague d’un succès soutenu par une bonne campagne sur les réseaux sociaux et YouTube.
Les outils numériques de l’IA utilisant les « LLM », (large language models), une sous-catégorie de l’IA générative, ont accéléré la cadence.
De nombreux auteurs ont depuis longtemps recouru à des « prête-plume »ou écrivain·e·s fantômes parfois pas sans talent, parfois déclarés honnêtement ou discrètement masqués par un contrat félon.
Quels indices ?
Il n’y a pas besoin de l’intelligence artificielle pour écrire un mauvais livre ! Ce qui me frappe, c’est qu’on aura un livre qui suscitera facilement l’adhésion par un ton sympathique mais qui surtout ne froissera personne, ne mettra réellement en cause aucune représentation. Rien de résistant dans ce type d’ouvrage dont le vocabulaire doit rester accessible au plus grand nombre, dont les raisonnements n’apportent aucune démonstration développée ou argumentée. Tout est fait pour assurer une certaine fluidité. La lectrice ou le lecteur se sentiront conforté·e·s . C’est à la littérature ce qu’est la musique d’ascenseur à l’art musical. Mais encore une fois, ces critères peuvent s’appliquer à pas mal d’ouvrages de grande diffusion. Ils sont un peu le prolongement de ce qu’on peut lire dans certains magazines ou de ce qu’on peut voir dans les vidéos d’influenceurs. Le plus flagrant apparaît dans les ouvrages autour des questions de santé, de psychologie, de développement personnel… mais aussi de romans sentimentaux.
Si je me suis mis à douter progressivement en lisant, c’est parce que plusieurs éléments se sont croisés.
à la lecture
C’est en lisant que le sentiment de s’être laissé avoir grandit progressivement…
des problèmes de structure
Le plan et son découpage rappellent une compilation de tout ce qu’on peut trouver sur Internet mais ne témoignent pas d’une vraie construction, d’une progression dans le raisonnement ou le récit. Il n’y a de surprise ni dans la construction, ni dans les libellés. Les chapitres et les sous parties sont courts et quasiment quantifiés comme la longueur des phrases.
des problème de style
Au delà de la pauvreté de la langue, on a souvent l’impression que le texte est traduit de l’anglais. Mon auteur ici est français, écrit en français. Les tournures syntaxiques sont parfois bien étranges, on lit pas mal de formulations explicatives diluant les phrases comme « il est important de noter que… » Une sorte de recours à des effets mécaniques, des phrases attendues, pas vraiment incarnées. Seule l’expérience, l’impression générale, permettent d’être en alerte. Les modèles progressent chaque matin. Il sera de plus en plus possible de programmer des demandes pour instiller des variations et faire assez bien illusion…
des définitions approximatives, des poncifs
Ce qui ressort plus, notamment si on connaît un peu le sujet évoqué, ce sont les approximations. Des concepts qui se mêlent sans être définis ni étayés. Les affirmations sont énoncées comme des généralités au risque d’ailleurs de pas mal d’imprécisions et l’on ressort de la lecture avec l’impression d’avoir survolé les choses.
des éléments de contexte
L’ouvrage que j’avais dans les mains, a été écrit avec l’aide d’une personne connue pour écrire un blog et qui publie par ailleurs des romans « à l’eau de rose ». Difficile de mesurer en plus l’influence de l’une ou de l’autre : qui a écrit le plan ? qui a rédigé ou relu ?
Outre l’éditeur, qui publie beaucoup et vend en supermarché, c’est en observant ensuite la production de l’auteur lui-même qu’on peut se dire qu’il y a souci. Un auteur très présent sur YouTube qui publie plusieurs livres de 250 pages par an, ça laisse rêveur.
En me relisant, je vois que je n’apporte pas de clés pour déceler à coup sûr qu’un auteur a eu recours à l’IA. Peut-être pourrait-on dans le futur espérer à l’instar de labels sur le poulet ou les vêtements, que les auteurs honnêtes, mentionnent comme je le fais sur ce site, « écrit sans l’aide de l’IA » ou précisent dans quelle mesure ils y feraient appel.
Le livre, je l’ai reposé. Il partira au recyclage et si ce n’est pas très grave, j’ai quand même le sentiment déplaisant d’avoir été berné.

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