Mon petit déjeuner ce matin c’était cette question : « Y a-t-il des leçons de l’Histoire ? » Avec Edgar Morin s’il vous plaît. Un nouvel opuscule. Après « Encore un moment » dont je vous parlais en octobre 24 , le prolixe centenaire, – 103 ans ! – publie toujours et encore. Un petit livre qui tombe à point nommé au moment où les guerres secouent ou menacent la planète.
Toujours vivant
Ces petits livres qu’il continue de nous donner, je les vois comme le malicieux rappel de son existence. Toujours vivant, toujours prolixe, toujours curieux ! Quel bel exemple ! Si la mémoire est forte, il n’y a pas de mélancolie dans la façon d’évoquer des périodes troublées qu’il a pu traverser. Mais une belle énergie de compréhension d’une Histoire qui suppose pour être comprise de savoir s’observer. Pas d’observation sans auto-observation. Notre perception des évènements se lit à l’aune de notre propre expérience, de notre propre position.
Cette lucidité qui intègre comme toujours la complexité, cette appréhension des liens systémiques, cette intégration des contradictions nourries de causes plurielles m’ont aidé un peu je l’espère à dépasser les postures dogmatiques.
Edgar Morin reste cette figure emblématique capable de continuer à se montrer curieux du monde, apprendre, créer de la pensée, la partager en restant nourri de cet humanisme. Il y a pire comme référence !
Un bon sujet de bac
La question ferait un bon sujet de bac. Nombre des pages de ce livre pourraient d’ailleurs nourrir la réflexion des élèves de la classe de philosophie (ça s’enseigne encore la philosophie ? ) ou même la réflexion des professeurs quand on sait combien certains (souvent des hommes et femmes politiques) voudraient manipuler ou adapter les programmes d’enseignement de l’Histoire pour les rendre conformes à leurs propres vues.
Un cours d’Histoire qui confronterait les points de vue d’historiens selon les périodes ou leur position, serait intéressant.
Au delà, le livre concernera toute personne qui s’inquiète de cette Histoire en accéléré qui semble s’animer sous nos yeux telle un terrible feuilleton.
Le progrès matériel ne s’accompagne d’aucun progrès moral
C’est une des leçons du livre justement rappelée. Inéluctable, souvent positif quand il permet par exemple de vaincre la maladie, le progrès n’est pas la courbe ascendante qui nous permet d’avancer collectivement.
C’est important de le rappeler : gamin des années soixante, j’ai été nourri de ça. Nous pensions que l’équipement en salles de bains et en électroménager allait nous apporter le bonheur, une vie plus facile. Elle le fut à bien des égards Edgar, mais elle s’accompagna d’une plus grande exigence du pouvoir économique : pour que le consommateur consomme, il faut que le travailleur accélère la cadence.
L’intelligence artificielle n’a pas de fondement moral. Parce qu’elle est artificielle, elle n’est d’ailleurs pas intelligente, pas même un esprit et surtout n’a pas d’âme. Sans régulation, elle contraindra les corps. Déjà nos vies géolocalisées par nos smartphones et contrôlées par nos relevés de carte bancaire subissent la dictature du commerce. Les guerres commerciales continueront de faire des dégâts.
Le rôle des individus et le paradoxe de l’humanisme vertical
Edgar Morin évoque le pouvoir, le rôle d’individus… Comment des personnages par opportunisme ont pris le pouvoir, ont pu apporter tout en se laissant emporter par leur égo, leur orgueil.
Edgar Morin évoque les saints. Ces hommes qui apportent de façon désintéressée. Il occulte incidemment qu’un saint peut sombrer et se montrer un pervers.
Il évoque la propagation des idées, le rôle des religions notamment monothéistes. On voit moins comment un destin collectif pourrait se formuler par une coopération humaniste qui a pourtant existé et se poursuit sous des formes nouvelles. Je vois par exemple comment des jeunes gens (entre vingt et trente ans) imaginent des auto-organisations nourries de pensée et d’action autour de projets conjuguant individualisme et action collective. Il n’y a pas à proprement parler de prise de pouvoir des uns sur les autres, mais des réseaux informels chargés de créer ensemble ou résoudre des difficultés en fonction des crises.
S’il effleure la question de l’Histoire des peuples, Edgar Morin s’en tient pour beaucoup au rôle de « héros » (positifs ou négatifs) qui ont marqué l’Histoire.
Il évoque aussi la question du renversement d’alliances : le pacte germano-soviétique, suivi de l’alliance dans la guerre entre américains et russes pour se poursuivre avec la guerre froide, nous rappelle que ce qui se noue aujourd’hui sous nos yeux parfois ébahis ou interloqués, n’est au final pas une nouveauté. Mais pourrait-on parler de répétition de l’Histoire ? Ce serait idiot.
L’optimisme humaniste
L’époque est inquiétante. Quel quidam pourrait regarder béatement et joyeusement les évènements qui se déroulent sous nos yeux ?
La victime d’hier peut se transformer en bourreau mais d’autres recompositions peuvent surgir.
Peut-être alors devons nous ne pas oublier de vivifier nos valeurs, de ranimer par exemple la devise républicaine comme on le fait de la flamme du soldat inconnu.
Cet inconnu, on ne sait toujours pas qui il est. Parce que c’est chacun de nous, avec la même soif de liberté, la même potentialité à faire le bien.
Pourvu que l’on pense à encourager chacune et chacun en ce sens et montrer que cela apporte plus que s’enrichir aux dépends d’autrui…
Y a du boulot Edgar ! Mais merci d’être toujours en vie et de continuer à nous envoyer ces signaux salvateurs !

Un mot en retour ?