Il n’y avait aucune raison particulière à ce que la tristesse colore cette journée. C’était même une journée plutôt douce, calme, lumineuse et sans histoire. Les gens étaient gentils. Et pourtant ce fut une journée aussi triste qu’un retour d’enterrement. Et c’était le mien.
Accueillir la tristesse
Elle passe à l’improviste, pousse la porte et s’incruste. Elle s’assoit à la table, grimpe sur tes genoux, t’accompagne sous la douche, au jardin, quand tu tiens le balai ou arrose les fleurs.
Elle ne dit rien. Elle pousse un peu du coude ta solitude. Elle te laisse faire ce que tu as à faire, elle marque à peine ton visage d’une légère lassitude mais elle ne t’empêche pas de sourire. Elle est là, presque maternelle, juste pour te rappeler que tu lui appartiens sans impatience, sans cruauté réelle, mais là.
Peut-être qu’elle vient te rappeler la fin de l’insouciance, ou au contraire que tu peux lâcher prise, que c’est pour bientôt, que ça n’a pas d’importance. La tristesse se moque des détails, de ta façon de nouer les lacets ou de ce que tu mets dans ton assiette.
Elle se mettra entre toi et le livre, entre toi et la radio ou ces images que tu tentes de regarder pour te distraire. Tu les vois, tu entends, tu comprends ce que tu lis, mais la tristesse est là, laineuse, grise et doucereuse.
Les gens gentils
Les gens étaient gentils, attentionnés. Cet ami riait, cet autre t’invitait. Même dans les commerces et les rues, les gens étaient aimables et bavards.
Ils savaient bien au fond que tu portais cette couronne de tristesse, celle que les personnes proches de la mort portent, invisible et pesante, avec cette lumière du dedans qui les rend translucides et impalpables. Mais ils avaient toutes et tous cette pudeur, cette élégance de ne pas en rajouter. On fait comme si. On ne lui dit pas que ça se voit. Comme il n’est pas méchant on lui donne de la gentillesse. C’est un bon toutou.
Doux
Tout était doux et rien d’immobile pour signer quoi que ce soit d’irrémédiable. Oui, une tristesse de retour d’enterrement, avec cette sensation que c’était le mien.
Sauf, tout de même, que je sais qu’il n’y aura pas d’enterrement. Pas même de cérémonie. Alors, il n’y aura pas d’imitation de deuil à engager.
Demain matin
Elle sera partie sans rien dire. Comme ces maîtresses qui ne finissent pas la nuit. Elle n’aura rien laissé, pas de traces, pas de regrets, pas de souvenirs.
Peut-être juste un billet griffonné à la va-vite et laissé sur la table : « À bientôt ! »

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