Les catastrophes, les drames et les disputes viennent à nous par le tuyau de l’information. Ce flux ininterrompu nous révulse autant qu’il nous attire. Au final, il nous tétanise. Si nous laissons confisquer notre attention, c’est notre propre énergie pour vivre et transformer le monde qui sera dévorée. Il s’agit de nous émanciper et de mieux choisir, sans naïveté.
La connexion directe et les commentaires permanents
Des torrents d’images nous sont livrés. Guerres, meurtres, crimes… tout nous est donné en direct, sans filtre. Sur les plateaux de télévision, des experts autoproclamés commentent ou plutôt nous expliquent « ce qu’il faudrait penser ».
Mars nous a happés : entre la guerre d’Iran et les élections, nous avons été servis.
On nous parle aujourd’hui beaucoup plus du coût du litre d’essence que du sort des iraniens. Des généraux à la retraite décrivent dans les détails les armements et parlent de stratégie. On nous montre peu les conséquences réelles de la guerre mais on nous habitue insidieusement à l’idée de guerre.
Déjà, les médias jouent à mettre en place le décors de l’élection présidentielle et s’effectue le casting des candidats. Les idées et les valeurs seront soigneusement occultées.
Il y a un problème avec le journalisme
C’est une question qui n’est pas traitée. Pour des raisons économiques principalement, il y a un problème avec les grands médias commandés par le bruit destiné à remplir les caisses. Sans compter ceux qui ont été confisqués au service d’une idéologie. Il persiste un problème avec nombre de médias alternatifs qui manquant de moyens pour enquêter sur le réel en sont réduits à le commenter. Rien de pire que ces vidéogrammes interminables dans des studios tristes où deux quidams commentent l’actualité en général de façon partisane et s’auto-congratulent. Sous la vidéo, chacun peut y aller de son commentaire. On commente le commentaire avec tous les biais de confirmation possibles.
Scroll et flux continu confisquent notre attention
Notre cerveau aime être stimulé en permanence. Le pouce est devenu notre allié et les images défilent. Toujours plus vite. C’est infini. Toujours plus fort. Et nos yeux cherchent ce qui nous attire. Nous voilà connectés en direct, perfusés d’images vers notre centre à émotions, sans filtre.
Ce qu’on nous donne à voir n’est qu’un prisme, qu’un moment, qu’une scène qui en précède une autre sans hiérarchie, sans possibilité d’analyser, de contextualiser.
Nous le savons, mais il est confortable de nous laisser happer.
Ce que nous voyons là, ce n’est pas de l’information, ce sont des produits transformés et enrichis d’additifs comme dans l’alimentation industrielle vendue dans les supermarchés ou les fast-foods.
C’est la même logique consumériste. Nous le savons, mais nous y cédons.
S’informer n’est pas se laisser traverser
Ce flux continu, ce flot envahissant, n’est pas déversé seulement pour faire le buzz et des raisons économiques. Il est destiné à nous empêcher de penser. Et si nous étions tentés de penser par nous mêmes, commentateurs et sondages viennent tirer les conclusions à notre place.
Ce déversoir permanent, on peut le croiser avec l’augmentation continue du taux d’abstention dans nos démocraties ou l’appel à des solutions autoritaires, radicales, binaires. À force, nous nous sentons impuissants et dégoûtés.
Notre énergie se trouve mobilisée par les émotions, des émotions extérieures et lointaines qui nous submergent, au risque de l’isolement et de savoir moins bien prendre soin de nos proches. Les réseaux sociaux ou les applications comme WhatsApp transforment des interactions qui devraient être réelles et concrètes, en des flux d’informations où nos vies sont mises en scène pour obtenir des likes. Il faut avoir de la réussite à montrer, un scandale pour attirer, faire du bruit à son tour pour laisser croire que ce serait par là que nous existons.
Nous avons oublié la véritable attention qui tient dans la correspondance réciproque, nous avons mis au second plan l’échange réel, la rencontre, le partage.
Ne nous prenons pas pour un périphérique de nos machines numériques ou de nos écrans. Nous ne leur appartenons pas. Nous devons nous assurer de la bonne hiérarchie entre nous et l’information. Nous devons garder la maîtrise.
L’autorégulation est salvatrice
L’énergie qui nous manque, le découragement, le stress, sont des signes qu’il faut savoir interpréter.
Il ne s’agit pas a contrario de tout couper et de tenter de se boucher les yeux et les oreilles. Même au fond de la campagne la plus perdue, les nouvelles viendront.
Faire preuve d’empathie pour d’autres humains, ce n’est pas rester connecté·e minute par minute à leur destin fut-il malheureux. Si je ruine ma santé psychologique, quelle sera l’utilité de laisser le tuyau de l’information branché directement à mon pauvre cerveau ? Si je me désespère, quand pourrais-je agir concrètement même modestement ?
Le discernement consiste à trouver le point d’équilibre. Il faut choisir le moment de se connecter et plutôt que le commentaire aller chercher l’enquête développée souvent écrite avec du recul.
D’une certaine manière, il faut se surveiller soi-même :
- quand est-ce que je me « connecte » pour chercher l’information ? Choix ou automatisme ?
- pour quoi faire ? quelle est mon intention ?
- quelles limites j’identifie dans le média choisi ? Entre l’image et l’écrit, la radio me semble être intéressante dans certaines situations.
- quels prolongements je pourrais envisager pour mieux comprendre ? Où puis-je trouver des éléments de contexte ? La géographie, l’Histoire, la sociologie ou les sciences peuvent aider à mieux saisir. Le temps libéré de la captation par les médias à flux continu peut ainsi trouver un débouché pertinent.
- quelles actions ou quels engagements pourraient en découler ? En quoi une information modifie-t-elle mon propre quotidien, dans ma vie quotidienne, mon environnement immédiat ?
Je dois accepter l’idée que je ne serai jamais parfaitement informé, que mes propres représentations peuvent me piéger.
Certainement faut il ralentir, filtrer, veiller pour comprendre…
De temps à autre, dans un colloque avec soi-même, sans recette ni dogme, il faudrait pouvoir analyser ses pratiques et ses habitudes domestiques pour mieux en percevoir l’impact.

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