Si j’étais adolescent aujourd’hui, je crois bien que je ne supporterais pas qu’on fouille mon cartable. Je ne supporterais pas que l’on verrouille ma vie d’interdits, de contrôles, que l’on me perçoive comme un danger, que l’on soumette mon orientation professionnelle au bon vouloir opaque du numérique, que l’on veuille me faire porter un uniforme et contrôler ma vie dans un monde promis aux catastrophes…
Il faut du courage pour être jeune aujourd’hui
Il faut du courage pour être jeune aujourd’hui. J’ai connu la pression, l’imbécilité de nombre d’adultes ne date pas d’hier… mais nous nous sentions capables de nous projeter.
Malgré toutes nos difficultés, malgré la reproduction sociale et les exclusions présentes, hier, on nous laissait grandir. À treize ans, quand on faisait du théâtre entre copains, on nous prêtait des salles pour répéter. Aucun adulte ne nous surveillait. Nous n’étions pas mieux éduqués, nous nous sentions portés par nos projets, notre envie et nous voulions faire la preuve qu’on savait se débrouiller.
Contrairement à ce que les gens croient, il y avait du harcèlement, de la violence. Je l’ai connue cette violence dès la sixième. J’ai eu droit à des vols de chaussures ou à une mise à l’air en fond de classe. C’était le début des années soixante-dix, il y avait un tel désordre dans le cours, que le prof n’allait jamais jusqu’au fond de la salle.
Mais nos histoires, on les résolvait entre nous. On se faisait des amitiés et ça nous permettait d’avancer, de trouver notre place.
Au lycée, il y avait des profs formidables et d’autres insupportables : en classe de seconde, face à l’attitude d’une prof d’Histoire réactionnaire et humiliante, nous étions descendus toute la classe de seconde, ensemble, chez le proviseur pour protester. Car on ne se laissait pas faire. Nous avons fait grève et bloqué le lycée pour que les internes aient des conditions de vie plus supportables. Nous avions même organisé des cours parallèles et l’administration fut obligée de constater que nous étions responsables et autonomes. Les adultes voyaient notre volonté d’émancipation. Ça les énervait mais au fond d’eux, ça les réjouissait.
Aujourd’hui les adultes sont dans une posture de sur-contrôle, on ne cesse d’évaluer la jeunesse sur tout, sans lui donner des espaces de liberté, de création, de projets.
Des projets ! pas des uniformes !
Pour donner l’espoir à la jeunesse, il faut lui donner la possibilité de se mettre en projet, d’agir, de prendre la main à chaque fois que possible.
L’insécurité, la violence, ce n’est que le retour d’une pression insupportable, d’une vision sécuritaire désespérante.
La droite n’a que des réponses ringardes qui engendreront plus de tensions. La gauche… la gauche…
Si dans chaque collège, chaque lycée, on interrogeait les élèves à propos de projets qu’ils aimeraient mener, si on leur donnait la main pour animer des radios, des forums numériques ou physiques, si on les laissait faire de la musique, du théâtre, peindre, écrire et s’essayer à des métiers au lieu de stages infantilisants et déprimants, si on leur permettait de lancer des actions de solidarité, de fraternité… il se passerait autre chose.
L’insupportable premier ministre
Le même qui n’a pas voulu voir ce qu’il se passait dans l’école de ses propres enfants, n’a rien compris à ce que vit la jeunesse.
Un drame survient, il répond « portiques ». L’indigence de sa pensée et la médiocrité de ses propos font peine à voir. Il fut enseignant, ministre de l’Éducation… Il tient aujourd’hui le discours classique d’un vieux représentant d’un patriarcat aussi désuet que mortifère. Ce n’est pas à la hauteur. Cela nourrit le discours de l’extrême droite qui se retrouve là sur son terrain favori : contrôler, sanctionner, punir les parents, imposer plus d’autorité encore pour ne jamais se questionner ou faire évoluer la société. Il faut des jeunes obéissants. Surtout les pauvres.
Je m’en prends au pathétique premier ministre, mais je dois dire que la classe politique dans son ensemble n’est pas à la hauteur.
Les étudiants dorment
Bizarrement, ceux qui ont réussi à rejoindre l’enseignement supérieur semblent à peu près tétanisés. Le conformisme est si puissant qu’ils n’imaginent pas un seul instant qu’ils pourraient secouer un peu les choses…
Mais la peur du désordre, la crainte de la répression…
Un peu d’imagination !
Il fut un temps où l’on appelait l’imagination au pouvoir. La médiocrité des ambitions croisée au cynisme de l’époque semble aujourd’hui tout enfermer.
Les adolescents cherchent leur voie, ils sont en construction, ils méritent respect et affection, attention mais pas intrusion, ils méritent qu’on leur donne le meilleur des connaissances, un savoir aussi savoureux que possible, mais un savoir qui permette à chaque palier de s’émanciper un peu plus…
Chaque étape, chaque changement de niveau de classe, devrait autoriser à disposer de nouveaux pouvoirs.
Je me souviens des maisons des jeunes et de la culture. Les MJC maillaient le territoire. Elles étaient vues comme subversives mais il y en avait un peu partout (ne pas les confondre avec les maisons de la culture de Malraux). On pouvait aller y voir du spectacle vivant pour pas cher, mais on pouvait aussi y rencontrer des artistes, faire avec eux, s’essayer. Les jeunes manquent aujourd’hui de « maisons » de lieux pour se retrouver… mais il est vrai qu’il n’y a plus aujourd’hui de ministre de la Culture, ni de ministre de la jeunesse… et puis ça coûte cher n’est-ce pas ? On préfère des portiques crétins qui coûtent des milliers d’euros à une politique ambitieuse pour recréer du lien entre les personnes…
Si j’étais adolescent aujourd’hui…
Je me demande si je ferais partie des tétanisés ou des révoltés. Je me demande si je m’isolerais ou si soudainement je péterais un câble.
Faire du théâtre ? Il m’a sauvé au collège… mais si c’est avec un prof voulant tout figer, ça risque de ne pas me motiver… avec des acteurs venus d’une troupe, ça c’était chouette…
De bons esprits parlent de santé mentale. Mais ce n’est pas de psychologues dont la jeunesse a besoin prioritairement, ce sont de bonnes conditions pour ne pas vivre dans cette pression insensée, dans cette peur de l’avenir.
Si j’étais adolescent aujourd’hui, je crois bien que je dirais que les adultes sont vraiment des connards. Et que j’aurais hélas raison de le penser.


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