Ce n’est pas le climat qui en a décidé. Le clavier bien tempéré est immanquablement la musique où je me retrouve et me redécouvre à chaque fois. Aujourd’hui encore je m’étonne de ce que je peux ressentir à son écoute.
Élévation et apaisement
Je pense l’avoir découvert enfant ou peut-être adolescent. Il y avait ces enregistrements de Gould mais je ne me suis pas arrêté à ça. Aujourd’hui j’écoute de préférence les enregistrements de la merveilleuse Zhu Xia-Mei. Je me refuse aux disputes de spécialistes. Je ne veux pas disserter sur la science du tempérament et les intentions réelles ou supposées de Bach.
Je m’étonne à chaque fois de la façon dont je suis happé. On croit que la musique va simplement vous accompagner. Le livre ou le crayon me tombent des mains. Je ne me suis jamais endormi sur cette musique. Je me suis toujours retrouvé. Comme si cette musique parlait à une partie supérieure de mon cerveau, celle qui commande le meilleur de moi même. Ce n’est pas juste mystique.
La maison, les meubles, les animaux quand il sont là, tout s’emplit du clavier. C’est bien mieux qu’une musique consolatrice, bien plus fort qu’une mathématique dont l’algèbre viendrait nous décoder. Nous voilà pleinement dans le présent, ce présent élargi à l’éternité, ce présent qui nous désigne à nous même.
C’est la musique où je m’explore à chaque écoute. Là, nulle peur de la solitude, nulle mélancolie. Ce qui doit se comprendre ne se dit pas.
Universalité
Lorsque j’écris, je reste toujours en dessous de mes mots. Le livre que je lis, je le comprends au prisme étroit de mon expérience de lecteur. Il me semble que la musique de Bach surpasse tous les langages.
Si on cherche la définition de l’universalité, elle en est sûrement l’illustration la plus concrète. C’est la musique qui dit que je suis humain, qui sait nommer le chant premier de l’enfant en moi mais qui sait dans ses clés et circonvolutions me révéler à mon propre univers intérieur. C’est une musique qui rend intelligent. Il est orgueilleux d’affirmer cela mais je suis convaincu qu’à chacune des nouvelles écoutes des connexions neuronales s’activent ou se réactivent sans bruit.
Un étrange et doux courant électrique, un fluide qui vous place dans le flow, pleinement relié à l’écoute.
Le clavier bien tempéré m’enseigne qui je suis en tant qu’humain, en tant qu’être vivant. Son enseignement n’est pas vertical. Ce sont plutôt des portes qui s’ouvrent vers de nouveaux espaces, de nouvelles couleurs. C’est une musique cosmologique. Petit atome, je prends ma place dans l’Univers.
C’est ce que je pourrais dire pour tenter d’expliquer maladroitement.
Le clavier tempéré parle à tout humain, peut-être bien à tout être vivant et lui enseigne à se surpasser en lui révélant non pas le mystère mais la promesse de ce mystère.
C’est un espoir auquel nous n’avions pas songé. Bach vient à nous. Pressentait-il lui-même de quoi il pouvait être le médiateur, le messager ?
La puissance des silences
Entre les préludes et les fugues, je suis dans ce récit à chaque fois ému par l’importance de la qualité et de la puissance des silences.
Certaines musiques, certains enregistrements, donnent des blancs qui n’ont vocation qu’à cloisonner pour « passer à autre chose ». Certains sur leurs platines veillent à ce qu’il n’y ait jamais de silence et que les morceaux s’enchaînent comme s’il fallait ne jamais se rencontrer. Une peur ? La crainte de s’apprécier dans cette sobriété, ce dénuement apparent.
Le clavier bien tempéré est aussi la musique qui enseigne à se taire non pas pour s’écouter mais écouter le Monde ou peut-être s’écouter dans le monde.
Après avoir écouté le disque je n’irais pas choisir une autre musique, enchaîner une conversation. Je reste assis, ou je sors marcher, seul.
Pour Albert Schweitzer, Bac était « le musicien poète ».

Un mot en retour ?