Le chaînon manquant du libre


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4–7 minutes

Alors qu’une communauté toujours active cherche à proposer des alternatives dans les domaines numériques aux logiques d’un Web commercial, le fossé reste conséquent non seulement avec le grand public, mais aussi avec des acteurs spécialisés, des prescripteurs qui semblent ignorer même les possibles offerts par « le libre ». Il manque un pont, un chaînon pour relier ces mondes.

Deux expériences récentes traduisant cette réalité

J’envisage à terme de changer de smartphone pour basculer peut-être vers un Fairphone 6+ avec le système d’exploitation /e/Os/ de Murena. Prudent, je décide de m’assurer que mon application bancaire sera fonctionnelle. Louis Derrac présente le smartphone sur le site Alternatives numériques. Ma conseillère mit dix jours à me répondre après relance pour finir par affirmer qu’après enquête, « il fallait un compte Google ». Ce qui est évidemment faux. Après relance, j’ai obtenu le téléphone permettant d’échanger avec une technicienne en charge de cette application bancaire. Je vous passe la condescendance de la dame qui ricanait moquant le vieux client et ses questions incongrues. Cette dernière finit par avouer qu’elle ignorait tout de ce dont je lui parlais, que « j’étais beaucoup trop technique ». Je lui parlais une langue étrangère. J’ignore tout des qualifications de la personne, mais elle ne savait pas que Android est Open-Source et que Google détient Google Play. Elle ignorait tout des alternatives (Apple lui semblait déjà une dissidence à la limite de la provocation).

Dans un autre registre, il m’arrive d’aller voir des sites ou de regarder des vidéos de prescripteurs notamment autour de WordPress ou des CMS. Je note par exemple l’absence de recul notamment vis à vis des outils IA que certains ont déjà connectés par exemple à WordPress sans se questionner. Mais ils avaient déjà fait pareil avec les outils Google, notamment les outils statistiques peu respectueux des données et se préoccupent peu de l’écoresponsabilité d’un site, de son accessibilité ou de l’impact des outils qu’ils proposent.

Faut-il y voir un simple manque de curiosité ou imaginer jusqu’à une forme de corruption plus ou moins passive tant la mise en avant de certains outils sans aucun esprit critique est problématique ? L’actualité ne cesse de nous parler de sécurisation des données, de questionnements vis à vis de l’IA. Visiblement sans impact sur ces acteurs qui influencent pourtant pas mal de monde.

Effet miroir : je suis aussi dans une bulle

Quand je publie avec ce site sur le Fédiverse en utilisant le protocole ActivityPub et me référant à l’IndieWeb, je parle déjà un langage étranger à nombre de personnes. Un certain nombre qui fréquent déjà Mastodonte peuvent être sensibles à ce que je dis, d’autres déjà convaincus se retrouvent dans ma démarche mais de façon paradoxale, une personne qui a d’autres habitudes et ne s’est pas forcément interrogée, n’imaginant même pas que d’autres choix sont possibles, peut très bien se sentir exclue de mon discours et rejeter ce qu’elle ne connaît pas. C’est souvent un réflexe de protection. Si on n’a jamais fréquenté que des Mc Do, il est possible qu’on rejette un restaurant gastronomique !

Le chaînon manquant

Au delà même des représentations des uns et des autres, nos conceptions sont forcément influencées par notre culture (pas seulement numérique), nos choix politiques, notre conscience éthique.

La puissance économique des géants du Web joue un rôle majeur, mais si je lui oppose seulement un discours militant ou technique je vais me casser le nez.

Est-ce qu’il manque la possibilité de relier par un vocabulaire commun, une expérience commune ?

Penser besoins et paradigme

On a souvent présenté les outils du libre comme pouvant remplacer les outils commerciaux. C’est à dire que le libre s’est présenté d’abord en se positionnant par rapport à la puissance des géants du Web avec le risque de décevoir car il est difficile d’imiter à la perfection sans la même infrastructure industrielle ni les mêmes supports économiques.

Là où le commercial propose mille outils pour créer une addiction, l’open source part plutôt de l’expression d’un besoin et y répond en laissant la possibilité d’ajouter des briques.

Se placer dans une logique de compétition et d’opposition ne permet guère d’avancer. La mise en avant de valeurs éthiques, de projets (coopératifs), de possibles offerts se montre certainement plus intéressante.

Des prises de conscience peuvent aussi passer par une expérience pratique : quand un utilisateur de smartphone découvre qu’il existe des appareils permettant de changer de batterie en quelques secondes au lieu de changer de smartphone, ils y voient vite leur intérêt. De même la différence de navigation et la protection offerte par un navigateur comme Firefox par rapport à ce qu’impose Chrome, si elle mérite un peu de pédagogie, sera vite comprise.

Il faut s’interroger sur ce que l’on souhaite faire passer

Il ne s’agit pas « d’avoir raison pour avoir raison ». Parfois même les acteurs les plus convaincus de l’Open-Source ont pu sembler préférer faire partie du « happy few ». Louis Derrac évoque souvent la question de « numérique acceptable », il perçoit bien les enjeux et les difficultés.

Il y a pour l’heure plus de questions devant nous, surtout dans un monde soumis à de fortes tensions et en évolution permanente.

Il me semble qu’il faut pouvoir travailler à sa propre cohérence en n’excluant jamais. Il ne faut pas assimiler les usagers aux outils ou donner l’impression de le faire.

Si j’ai fait « ricaner » la technicienne de ma banque, c’était peut-être pour elle un moyen de défense face au risque de voir ses propres certitudes remises en question.

J’ai même réussi à lui faire dire, elle qui est chargée de promouvoir et sécuriser l’application de la banque, qu’il existe toujours une façon de se passer de l’application bancaire, notamment en disposant d’un boîtier avec une authentification de type « one time pass ».

Il faut parvenir non seulement à débusquer ce qui peut faire résistance chez l’autre tout en repérant ce qui peut vite s’installer en dogme, en résistance fermée chez nous.

Peut-être aussi cela passe par des questions ouvertes, pratiques et simples.

Il y a en tout cas à réfléchir sur comment on construit le pont et se rendre disponible aux intuitions que peuvent avoir des usagères et des usagers par exemple des outils Google mais qui ne perçoivent pas forcément ce qu’ils impliquent et ce qu’apporterait une autre démarche sans donner le sentiment de « conversion » ou « d’entrée en religion ».


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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