L’autre jour encore. Ce vieux couple au supermarché. Était-ce la sortie de la semaine ? Quel âge peuvent-ils avoir ? À peine plus que moi. Madame, Monsieur, vêtus et coiffés quasiment à l’identique, en survêtement beige, le charriot plein. Lui, poussant légèrement en arrière. Elle, dirigeant les opérations la liste à la main. Et entre eux ce mélange d’impatience, de lassitude et de petite haine. Cette rancœur accumulée. Et l’envie de leur dire : mais divorcez !
Lui ou d’autres
Au supermarché en général, on voit bien à qui incombe la charge mentale. Les hommes, même les plus jeunes, sont à la traîne. Ils poussent. Les adolescents sont plus actifs. Surtout s’ils sont seuls avec leur mère. Ils négocient, savent compter. Je les vois courir pour aller chercher la lessive oubliée. Ils connaissent le magasin par cœur et le nom de la marque à choisir.
Les vieux, il y a ceux du coin qui ont des amis et se retrouvent avec joie. Ils ont tant d’histoires à se raconter, ils bloquent les passages au croisement des rayons, mais ils s’excusent toujours dans de grandes exclamations chantantes quand on tente de passer ou d’attraper le sachet de gruyère convoité. Ils seraient mieux au marché. Mais le marché c’est cher pour les petites retraites.
Ce vieux couple vit peut-être dans le coin, mais on ne les sent en empathie qu’avec leur charriot et surtout ce qu’ils mettent dedans. Remplir. Elle sait ce qu’il faut. Et souvent en plusieurs exemplaires. La peur de manquer ? Lui, veut sa bière et ses biscuits. Il y a des trucs pour son bricolage. Elle lui demande ce qu’il va en faire. Ce n’était pas dans la liste. Il bredouille comme un gosse pris en faute. Elle se fait cinglante. Elle le tacle. Il tente de se défendre. Elle le reprend encore bien acide sur tout ce qu’il devrait faire à la maison avant de se lancer dans de nouveaux projets. Elle attend ses volets, ses rideaux. Il a le regard vitreux et elle a le regard haineux. Elle le déteste. Elle le méprise. Elle le trouve médiocre. Si elle découvre que je suis témoin de sa détestation, elle me fusillera de son ressentiment. Il faut un ennemi pour sa colère. Si elle avait un flingue… Lui soupire, grommelle que de toute façon, elle n’est jamais contente.
Et je les retrouve encore à la caisse où elle engueule la caissière pour un prix mal indiqué, où elle lui arrache le portefeuille des mains et la carte de crédit et qu’a-t-il fait de la carte de fidélité ?
Fidélité ? Le mot sonne bizarre.
Elle sait que le soir il traîne sur l’ordinateur. Elle sait parfaitement le genre de sites qu’il regarde. Au moins, il lui fiche la paix. Il n’y a plus d’amour depuis longtemps et plus rien à désirer dans ce relâchement des chairs contaminées de malbouffe. Ils se haïssent. C’est tellement puissant que ça forme une sorte de bulle de haine amère autour d’eux. Personne n’oserait s’approcher.
Quand ils partent la caissière est visiblement soulagée, souffle un « pas commode la dame » et nous devenons presque complices dans mes sacs de légumes et mes céréales bio. Elle me demande si c’est bon ça… Ça va !
Divorcez !
On aurait envie d’en rire d’abord et puis, les regardant partir au loin, rejoindre leur break trop grand pour eux, il y aurait l’envie de leur dire : — Mais, vous n’allez pas rester comme ça jusqu’au bout à vous insupporter pour ce qu’il vous reste ? Certes au train où vont les choses l’un des deux mourra bientôt de diabète ou fera une attaque… avec le risque que le dernier valide doive assumer le malade. Mais c’est quoi cette vie où il s’agit de remplir un charriot de nourriture lourde et transformée ? Tout ce gras, tout ce sucre comme un suicide qui ne dit pas son nom. Mais surtout, par dessus tout, ce ressentiment fermenté, cette oppression réciproque dans un ennui haineux… Divorcez ! Séparez-vous ! Amusez-vous chacune et chacun de votre côté à faire ce que vous aimez…
Certes, c’est vrai, monsieur n’est pas très autonome. Bien qu’il ne travaille plus, s’il aide parfois à débarrasser, il ne prépare toujours pas un seul repas, ne sait toujours pas où se rangent les cuillers.
Certes, ils ont acheté un deuxième téléviseur qui permet à Madame de regarder ses émissions à elle dans sa chambre avec ses bonbons tandis que lui traîne sur ses séries pour ado et ses émissions sportives qu’il met toujours trop fort.
Certes quand leur fille vient les voir elle les incite à sortir… mais ils vont toujours au même panorama, parce que les villages touristiques il y a trop de monde, trop de côtes, trop de jeunes, trop d’étrangers…
Juger ?
Mais si je ressens tristement leur destin, en réalité, je ne juge pas. J’ai juste peur qu’un jour les habitudes, un conformisme ou un autre ne vienne ronger mon quotidien. Que je devienne comme eux !
J’ai la chance de ne pas avoir de rombière qui me morigène, je choisis ce que je mets ou pas dans mon charriot, mais il ne faut pas que je me laisse aller à la routine : c’est juré ! je vais prendre l’habitude de changer régulièrement de supermarché.

Un mot en retour ?