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Un pique-nique au bord du lac …
En réalité la petite plage est vide. Je ne sais pas ce que j’ai dit exactement à Hélène. Je viens d’avoir un rêve éveillé, une sorte d’hallucination.
J’ai visualisé sur cette plage la scène improbable : les parents d’Hélène et ma grand-mère.
Je suis à la fois troublé par l’image et par cette espèce de mirage.
Ma grand-mère habite trop loin, elle n’aurait pu être là. C’est vrai qu’il arrive qu’elle me manque même si malgré elle, elle me renvoie au passé triste et à des souvenirs que je repousse quand ils viennent.
Je ne comprends pas pourquoi cette image est venue alors que je suis dans ce lieu superbe avec Hélène. C’est presque un décor de cinéma avec ses couleurs appuyées. C’est beau. J’espère que j’ai dit ça à Hélène.
— C’est beau !
— Tu l’as déjà dit. Mais c’est vrai. Nous serons bien sur cette plage. Tu crois que tu voudras te baigner ?
— C’est un peu tôt pour la saison non ?
Nous sommes descendus de nos vélos et avons choisi de terminer la dernière partie à pied. Le chemin est d’ailleurs assez caillouteux et il faut être prudent pour préserver les pneus.
— Nous venions de temps en temps avec les parents pour pique-niquer par là. C’est comme ça que j’ai connu l’endroit. Je voulais te le montrer. Tu as faim ?
J’ai surtout soif. Je reste comme encombré de cette image bizarre, en descendant progressivement, sans les voir, je continue d’imaginer qu’ils auraient pu être là, les parents d’Hélène et ma grand-mère. C’est la même impression que l’on peut avoir au réveil lorsqu’on sort d’un rêve trop fort et qu’il faut se reconnecter à la réalité.
— Tiens maman m’a dit au petit déjeuner, que si tu voulais, un jour nous pourrions inviter ta grand-mère comme tu ne la vois pas souvent. Papa, serait d’accord pour aller la chercher. Tu crois qu’elle voudrait bien ?
Cette question maintenant est insensée et me déroute complètement. Lis-tu en moi Hélène ? Je bredouille quelque chose sur le fait que ma grand-mère bouge rarement, mais que oui peut-être. Je n’ose pas dire à Hélène l’image que je viens d’avoir.
— Elle adorerait découvrir cet endroit.
Nous sommes presque arrivés. Chien Jaune semble découvrir pour la première fois une telle étendue d’eau et s’approche d’abord timide en humant la surface transparente. Il trempe une patte, puis une autre, tourne sa tête vers moi comme pour me demander l’autorisation avant de sauter dans l’eau. Il a l’air d’aimer ça. Nous rions et mes pensées s’effacent.
Le visage d’Hélène prend la lumière avec les reflets de l’eau et ce soleil amical qui nous réchauffe.
— Ça faisait un moment que nous n’avions pas eu un moment rien que tous les deux. C’est ce qui va me manquer, lorsque j’allais te rejoindre dans ta chambre au village et qu’on se retrouvait presque secrètement.
— Tu regrettes que je me sois installé chez vous ?
Hélène se fait tendre, me bouscule un peu pour ne pas répondre et nous finissons sur l’herbe. Trouvant cela très drôle, Chien Jaune nous a rejoint et s’ébroue vigoureusement ce qui met fin à nos ébats.
Hélène a sorti une grande nappe à carreaux rouges sur laquelle nous étendons ensemble le contenu du panier. Il y a de quoi de régaler. Elle a tout préparé en cachette. Jusqu’à la tarte aux mûres que j’adore. Je commence par nous verser à boire, j’ai trop soif.
Je suis à ce moment et en même temps, une caméra intérieure filme tout comme s’il fallait faire collection de souvenirs. Je me demande si je me souviendrai de cette journée au lac quand nous serons beaucoup plus vieux. Je ferme à demi les yeux et je m’imagine dans trente ou quarante ans, peut-être plus loin, assis dans un canapé, me remémorant cet instant. Y aura-t-il toujours Hélène ? Ma grand-mère, elle ne sera plus là, forcément et les parents d’Hélène, logiquement… Pourquoi je ne parviens pas à profiter de l’instant présent sans me poser des questions idiotes ? C’est la vie, il faut accepter la vie et ses changements. C’est souvent comme ça. Lorsque je vis un moment agréable, j’imagine qu’il est éphémère.
— Tu sais, je ne voudrai pas d’enfants moi, ça t’ennuie ?
Pourquoi ce sujet soudain Hélène ? Elle a pris un visage grave et tendre pour me dire ça. Je me demande un instant si elle plaisante ou cherche à voir quelle serait ma réaction. Elle répète.
— Non, pas d’enfants, ou alors des adoptés. À cause du théâtre, tu comprends. Si je fais vraiment du théâtre, il y aura les répétitions, les tournées. Je ne serai pas disponible, surtout au début. Et puis, il faudra que je fasse attention à mon corps. Maman dit qu’elle a beaucoup grossi après ses grossesses.
Il y a dans cette conversation un mélange de futile et de résolution. Franchement, je ne m’étais jamais projeté comme ayant un jour des enfants. C’est vrai, je n’ai jamais pensé à ça. J’ai déjà du mal à m’imaginer exactement ce que je ferai plus tard. L’enseignement peut-être, mais j’ai peur d’avoir une vie un peu conformiste.
Nous nous parlons et dans la conversation, il y a tout autour encore ces pensées envahissantes, ces questions, ces doutes, cette conversation intérieure qui déroule son fil à côté de celle que je tiens avec Hélène. Deux bandes sons déroulent leur fil. Au théâtre il y a les apartés. Je me parle en dessous de notre conversation.
Sous la conversation il y a mes pensées, nos gestes. Nous mangeons, nous partageons, nos doigts s’effleurent, nos regards se croisent et s’éloignent, Chien Jaune vient quémander une miette, nous sommes là et nous sommes ailleurs, nous sommes dans l’intimité et nous sommes séparés.
J’aime Hélène, je suis bien avec elle et je me sens seul.
Je la vois dans le mouvement de la vie, plus résolue qu’on ne pourrait l’imaginer, en action déjà dans une vie où elle se projette. Le théâtre. Elle y croisera du monde, des gens sans nul doute plus intéressants et amusants que moi l’étudiant sage.
— Tu n’as pas peur un jour de te lasser de moi ? Tu vas rencontrer des acteurs, des metteurs en scène, plus intéressants.
— Non, j’aime ton côté sage. Ça me rassure. Si tu étais un artiste, je perdrais un point de repère.
Je ne sais pas si le fait qu’Hélène me perçoive comme sage et comme « non artiste » me rassure ou me désespère.
— Je suis banal quoi.
— Pas tant que ça. Tu cogites beaucoup. Un rien te perturbe, mais tu es sérieux.
— Un rien me perturbe ?
— Oui, par exemple, tu te souviens quand on est tombés sur la mèche de cheveux dans le lit d’Adelin. Bon j’admets que j’étais un peu folle de t’emmener dans sa chambre. Je suis sûre que ça t’a perturbé et que tu y as pensé et repensé.
Hélène perspicace, beaucoup plus attentive et moins superficielle qu’on pourrait le penser, Hélène lit en moi, connaît trop vite mes secrets.
Alors, je la chatouille, je la provoque, au risque de renverser la bouteille et les assiettes, je la chahute tendrement ce qui lui plaît visiblement et nous faisons l’amour au bord de l’eau, tendrement, fortement, longuement, jusqu’à ce que relevant la tête, je découvre Chien Jaune assis sagement sur son derrière et qui nous fixe intensément.

Un mot en retour ?