J’imagine que ses héritiers ont donné leur accord, lui-même peut-être. Mais franchement, voir le cercueil de cet homme traîné aux Invalides pour que le Président de la République spécialiste des impostures nous impose son « hommage vibrant » a quelque chose de navrant et de désolant.
La panthéonisation, c’est la congélation des idées
Ces hommages, ces célébrations, ces cérémonies funèbres, ces entrées au Panthéon, auront été la marque de ce jeune vieux Président qui se croit encore au club de théâtre de son lycée.
Les gens adorent ça, ça fait de belles images. On se congratule, on prend des grands airs et des mines de circonstance. On fait de beaux discours la tête dans le vent. Les drapeaux claquent. On fait sonner le tambour. Les ministres prennent l’air pénétré. On pense qu’accompagner le cercueil de « grands hommes » qui ont fait l’Histoire c’est entrer dans l’Histoire, on se donne de l’importance à bon compte, de la dignité…
Avec Edgar Morin, qui fut souvent consulté ou cité par les responsables politiques, il y a quelque chose de comique à le voir célébré alors qu’il n’a jamais été réellement écouté. Si on s’est gargarisé de la « pensée complexe » ou de son « humanisme », le pouvoir actuel n’aura fait que servir consciencieusement l’ascension de l’extrême droite… Alors, venir récupérer la dépouille du résistant que fut Morin a quelque chose de grotesque et même d’un peu sinistre.
L’autocritique
Edgar Morin était intéressant, je l’ai souvent cité moi aussi. Mais il avait heureusement des défauts et des postures parfois ambiguës. Il avait intégré pour lui-même l’idée d’autocritique même si je ne suis pas certain, surtout dans la dernière partie de sa vie, qu’il se soit soumis réellement à la contradiction.
Dans tous les cas, ce qui est pertinent avec le travail d’une personne qui réfléchit, c’est de pouvoir soumettre les textes à la discussion, de voir ce qu’ils engagent en nous. Edgar Morin a su se dégager de certains dogmes, il a su placer devant l’humanisme. Ses positions en faveur du peuple palestinien par exemple étaient claires. Il a su appuyer sa réflexion sur la sociologie, dépasser le cloisonnement des domaines. Il a toujours montré son immense curiosité. Je n’en fais pourtant pas un « philosophe » au sens strict du terme mais plutôt un penseur ou si l’on, veut un « sage ». Il était avant tout un sociologue transdisciplinaire, un théoricien de la complexité. Il n’a pas construit de système philosophique au sens propre, pas d’ontologie, pas de métaphysique rigoureuse. Sa pensée complexe est davantage une méthode, une démarche, une épistémologie de la relation. Je n’y vois pas une philosophie au sens où on entend Spinoza, Hegel ou même Sartre.
Cela fera-t-il aller vers ses livres ?
La petite mise en scène qui aura lieu tout à l’heure fera plaisir au Président. Il faut bien qu’il s’occupe. Je ne suis pas certain qu’elle conduise les jeunes et d’autres à la découverte de ses livres. Je crains même, si j’avais dix-sept ans aujourd’hui, que ce type de cérémonie ne m’aurait éloigné de ses livres et de l’envie d’aller voir plus avant.
En vieillissant, je vois bien que je m’éloigne – enfin je n’en ai jamais été proche – de ce catéchisme républicain, de ses pompes patriotiques et de ses ors. Je crois plus à l’intérêt des bibliothèques et même de musées si on les fait vivre qu’à des monuments funéraires.

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