Le petit marteau


Marteau

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5–7 minutes

Chaque jour de la semaine, je présente un objet poétique qui m’accompagne à la maison. Je commence par un petit marteau. Quoi ? Trouver de la poésie dans cet objet si banal et réputé peu convivial ? Objet de poésie ou objet poétique ? De René Char à Guillevic, le marteau inspira souvent les poètes. Le mien est ordinaire et pourtant si mystérieux et si présent dans ma vie.

Un si léger marteau

Si on le considère, il est léger. Il ne fait pas vingt centimètres de long et sa tête n’en dépasse pas sept. Il est usé et semble avoir été fabriqué à la main. Son manche en bois est d’un seul tenant. L’entaille qui marque d’un sillon le bas du manche, purement décorative, est irrégulière, visiblement faite à la main, peut-être au couteau. Tout comme la table qui semble avoir été renforcée ainsi que le bout de sa lame. A panne croisée, l’outil a été forgé à la main. Un simple clou sans tête a été fixé comme engrois ou angrois au beau milieu de son œil pour renforcer son manche.

Le marteau comme le cyclope n’a qu’un œil.

Malgré son apparente vétusté, l’ensemble ne tremble pas. Le petit marteau tient bien en main et peut se montrer sûr.

Quel usage ?

Mais quelle fut sa destination première ? Marteau de tapissier, de cordonnier ? Pour la petite menuiserie ? On le voit bien frapper de petits clous, des semences fines. Je le vois utile aux petits travaux précis et de patience.

Ce n’est pas un marteau de violence, pas fait pour blesser ni pour marquer l’autorité. C’est presque un marteau d’enfant. Ce n’est pas un marteau de macho viril. Un outil de précision et de délicatesse.

Je ne sais pas vraiment dire d’où il me vient

Le grand mystère c’est que je ne sais pas dire avec certitude d’où je tiens ce marteau. Une hypothèse que personne ne saurait plus confirmer, est que je le tiendrais des anciens outils de l’atelier de l’arrière-grand père maternel.

Cet homme mort peu de mois après ma naissance est né au dix-neuvième siècle. C’était un bricoleur et même un inventeur d’objets électriques comme des horloges. Dans la cuisine, un petit buffet usé a été construit de ses mains. Il était dans l’entrée de ma maison de Pontoise où je vécus quelques années, le temps de la primaire.

On dit qu’à l’annonce de ma naissance, cet homme qui perdait un peu la tête, fut fou de joie. J’étais son premier arrière petit fils et le seul qu’il connut. Le fait qu’une personne fut aussi heureuse de ma naissance et que l’on en m’en ai parlé longtemps a crée ce lien intangible entre lui et moi. Alors je me dis que sa main a touché ce marteau, l’a utilisé. Peut-être.

Ou ce n’est qu’une légende que je me fais. Une de ces histoires que l’on s’invente quand on ne possède pas de véritables racines. Ce qui compte, ce n’est pas le marteau, c’est le lien. Le lien est là et dit : un homme fut heureux de ma naissance.

Comme personne n’en a jamais vraiment témoigné plus tard, d’être heureux de ma naissance, je ne sais pas pourquoi, ça vous situe dans une perspective. Lui fut heureux de ma naissance, comme une promesse.

Je sais si peu de lui. Son épouse à qui on prêtait un cousinage avec le peintre Courbet, était une femme sévère qui me détestait. Et je lui rendis bien. Lui me tint sur ses genoux, mais j’étais trop petit pour m’en souvenir. On dit qu’à la fin, quand la télévision fit son apparition, il perdit la tête et qu’on l’avait vu brandir une carabine voulant participer au combat du western qu’il voyait sur l’écran. Il mourut. Je ne sais pas dans quelles circonstances. Où peut-être sa tombe ? Il était de Besançon mais mourut à Pontoise. Il avait travaillé comme cadre dans les Chemins de fer. Sans être riche il ne fut pas pauvre. Avec son épouse au visage triste, ils n’eurent qu’une fille. Pour ne pas dilapider l’héritage. Ma grand-mère qui eut le droit de préparer l’agrégation de sciences, chose fort rare à l’époque, se maria à près de trente ans. Quand elle allait à ses premiers rendez-vous rencontrer ce jeune homme timide qui lui fit plus tard six enfants, son père se tenait en arrière, chaperon sourcilleux de la vertu de sa fille.

Tout ça est dans ce petit marteau.

Le marteau à questions

Il est posé près de moi, dans le bureau où je travaille et je l’ai rapproché pour écrire. Je m’en saisis souvent. Rarement pour fixer un tableau au mur. Je le saisis machinalement pour le soupeser, pour mesurer sa finesse et sa légèreté.

La plupart des personnes qui passent à la maison et restent un peu le découvrent et machinalement s’en saisissent. Le marteau est cet outil primitif que nos lointains ancêtres ont inventé et pas seulement pour le bricolage du dimanche. Le marteau fut une arme redoutable. Très souvent il y a des questions : « — c’est pour faire quoi ? » Certains s’étonnent de le trouver exposé au lieu d’être rangé sagement dans une caisse à outils.

Et je me dis que ce petit marteau, saisi par tant de mains amicales, garde en lui un peu de l’âme et des questions de toutes celles et ceux qui s’en sont saisi un jour. C’est en cela que ce petit objet anodin est important.

En poésie

Je laisse un bout du poème que René Char laissa dans « le Marteau sans maître » :

Tu es pressé d’écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
·.

Vous prendrez bien un peu de Boulez qui mis en musique René Char ? L’œuvre est magistrale. Bonheur !
Ou bien voudrez-vous le Marteau de Guillevic artisan en poésie ?

Fait pour ma main,
Je te tiens bien,
Je me sens fort
De notre force.

Tu dors longtemps,
Tu sais le noir,
Tu as sa force.

Je te touche et te pèse,
Je te balance,
Je te chauffe au creux de ma main.

Je remonte avec toi
Dans le fer et le bois
·.

Je te dépose petit marteau près de l’arrière-grand mère et de sa fille dans cette image si sage.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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2 réponses à « Le petit marteau »

  1. Avatar de Fardels Bear

    @VincentBreton

    Je pense que tous les objets du monde seraient mystérieux si on les regarde correctement.

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