Une des entrées constructives qui pourrait constituer un levier et offrir des perspectives, serait de renouer avec l’esprit coopératif. Une véritable coopérative suppose des objectifs clairs, de l’éthique, des pratiques démocratiques. Le passé a offert de beaux exemples, souvent mis à mal. Il existe ici et là des initiatives qui mériteraient d’être mises en avant. Cela pourrait inspirer pas mal de monde et de projets.
La coopérative scolaire
Qui se souvient encore de Célestin Freinet ? Faire participer les élèves activement à la gestion de leurs apprentissages, les impliquer dans la vie de la classe, dans l’établissement des règles, dans l’élaboration de projets partagés, favoriser l’entraide, la mutualisation dans un climat de confiance avec une attention particulière au parcours de chacune et chacun, aide à former des personnes ayant confiance en elles, autonomes, capables de s’émanciper de leur destin. Il a pu y avoir des dérives ou des organisations trop figées, mais ce serait dommage d’oublier cet apport.
Une véritable coopérative scolaire ce ne doit pas être un budget occulte permettant à un directeur d’école de payer des fournitures parce que la municipalité ne veut ou ne peut le faire, mais une association de membres qui décident ensemble de projets pour lesquels ils vont trouver des financements, parfois par la subvention mais souvent par la production. L’office central de la coopération à l’école le rappelle :
Une coopérative scolaire est une organisation gérée collectivement par les élèves et les enseignant·es au sein d’un établissement. Son objectif principal est de promouvoir les valeurs de coopération, de solidarité et de responsabilité tout en offrant aux élèves une expérience concrète de gestion de projets et de démocratie participative.
Elle repose sur les principes de la pédagogie coopérative, où chaque élève joue un rôle actif dans la prise de décision et l’organisation des activités.
J’ai vu très peu d’écoles suivre ces principes. Pourtant, c’est hautement formateur et bon pour le climat des écoles. L’enseignement secondaire pourrait aussi s’en inspirer. Le manque de formation, l’absence d’encouragement de l’institution dans ce domaine dans un monde livré à la compétition font qu’on ne voit plus beaucoup de réelles coopératives d’école.
L’esprit mutualiste
Si on pense encore au monde enseignant, les grandes mutuelles, qu’il s’agisse des domaines de la santé ou de l’assurance ont permis à leur époque de faire de très belles choses sachant qu’elles partaient de rien ou presque. Très liées aux syndicats, aux partis politiques, elles étaient au départ gérées démocratiquement. Si aujourd’hui les adhérents peuvent encore voter, leur participation réelle aux décisions est faible. La mise en concurrence voulue par l’Europe a favorisé les assurances privées et affaibli considérablement les grandes mutuelles. Ces dernières ont perdu beaucoup de leur identité fondatrice.
Au cœur de l’esprit mutualiste, repris dans différents secteurs, c’était bien la solidarité et la responsabilisation dans une logique de redistribution et non pas de profit ou de spéculation.
Petites et grandes coopératives
Je ne vais pas refaire l’historique des coopératives agricoles ou ouvrières notamment depuis le dix-neuvième siècle. On peut penser aussi aux coopératives d’achat, à des banques coopératives… Des initiatives existent ou ont existé concernant le logement. Les SEL (systèmes d’échange local) sont une illustration dérivée de cet état d’esprit. Dans le domaine du numérique l’Open Source, les logiciels libres, les licences de type « creative commons », tout cela s’inscrit dans la même logique : il s’agit de répondre aux besoins, de prendre des décisions collectivement, avec des outils d’autorégulation sans chercher à faire du profit pour le profit, sans accaparement des ressources ou du pouvoir par les uns ou par les autres.
Le site des Scop-Cop le rappelle :
Une coopérative est une association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement.
Une réponse moderne à nombre de problématiques
Dans certaines communes on tente la démocratie participative. Si c’est seulement consulter les gens pour ne pas tenir compte des choix, c’est souvent seulement démagogique. Au plan national on se souvient de grandes consultations qui n’ont pas abouti à de vraies décisions… Dans certains cas, j’ai vu la possibilité donnée directement aux citoyens de voter et choisir des projets pour leur quartier. Si ça débouche sur du concret visible, alors, il me semble que les citoyens peuvent retrouver de la satisfaction et de la motivation.
Tout en gardant la perception systémique, il serait très intéressant que les acteurs locaux, dans un cadre régulé, puissent agir sur les décisions qui les concernent.
On voit souvent des entreprises en faillite reprises par des coopératives ou modèles dérivés. La difficulté est de vouloir entrer en concurrence avec les multinationales basées sur le profit à court terme mais si on promeut des valeurs et des exigences, si on ne cherche pas à tout prix à devenir une grosse machine et si on se rapproche intelligemment des consommateurs, ça peut fonctionner. Faut-il encore une volonté politique derrière d’accompagner vraiment ces projets.
Pour que cela fonctionne, il faut que ce soit transparent, au plus près, plus par fédération que verticalité, que cela soit démocratique en incluant la rotation de la prise de responsabilités.
Le piège serait que l’on dise aux gens de se débrouiller localement sans pouvoir compter sur des solidarités plus larges : quand il y a le feu, on est content de voir arriver des pompiers d’un autre secteur.
Quand j’ai travaillé dans une école du dix-neuvième arrondissement de Paris, j’ai découvert que le budget total de la coopérative scolaire de toute l’école était égal à celui… de ma classe dans une école du seizième arrondissement : c’est là que les choses peuvent vite « crisser », les beaux quartiers n’étant pas forcément enclins spontanément à faire acte de solidarité avec les secteurs pauvres.
La course au profit, la thésaurisation, la spéculation, la course à la croissance, s’opposent à l’esprit coopératif. Mais l’esprit coopératif est capable de comprendre l’intérêt du covoiturage, la promotion des circuits courts, du logement partagé pour les vieux, l’indépendance numérique pour ne citer que ces exemples.
Renouer avec l’esprit coopératif ce serait donner du sens à des choix raisonnés appuyés sur des valeurs avec un débouché concret.
Mais il faut alors accepter le partage du pouvoir, l’instauration de véritables pratiques démocratiques et que le parlement pondère le poids de l’économie de marché basée sur le profit à court terme.
La gauche qui perd son temps à se disputer ferait mieux de plancher un peu le sujet, d’ouvrir des perspectives, d’en parler non pour raviver d’anciennes pratiques mais en s’appuyant sur des expériences qui ont porté leurs fruits. Il s’agirait de montrer en quoi elles pourraient trouver des illustrations aujourd’hui.
Ce texte est dans le fil de celui du 7 avril 26.

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