Étais-tu un enfant heureux ?


Vincent petit en train de manger

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3–5 minutes

La question, on se la pose rarement. Le temps de l’enfance, nous l’associons aux temps heureux de l’insouciance, à la joie des jeux, de la découverte, des premiers apprentissages. Ça va de soi. Rares sont celles et ceux qui ont une image négative ou triste de leur enfance. D’ailleurs, un enfant vit, il ne sait pas dire s’il est malheureux ou heureux. Il veut vivre et bouffer la vie. Il compose avec ce qui est, pleinement à son présent. Il fait de son mieux.


Les yeux de l’enfant

L’assiette est pleine. Je ne comprends pas bien ce qu’il y a à manger. C’est le soir. L’enfant mange, il a faim. La table est mal mise, quelque chose de désordonné. Il n’y a pas de verre devant l’assiette. L’enfant tient maladroitement sa fourchette et enfourne tout ce qu’il peut.

Il porte une chemise à manche courtes et à petits carreaux. Bleus ou noirs. Il a la même aujourd’hui. On devine les bretelles peut-être d’une salopette. Il porte des pantalons courts. Il n’a pas encore quatre ans ou tout juste. Il fixe l’objectif. C’est son père qui photographie.

Sa mère est rentrée en France. Sans eux. Les explications ont été courtes. C’est la fin de ce semblant de famille. Il faut manger. Mais il y a trop. Probablement, il sera impossible de la finir cette assiette. Il mange, résolu.

Petit garçon aux sourcils blonds, joliment coiffé. On devine qu’il a les cils recourbés. On voit mal ses poignets fins.

S’il n’y avait pas la fourchette, s’il n’était pas dans ce geste de manger, sa bouche ferait une sorte de cri mais surtout, ce sont ses yeux. Ce regard, c’est un mélange d’inquiétude, de tristesse et de reproche.

Les expatriés, il leur faut être sacrément soudés pour tenir face aux tentations trop nombreuses. Le petit couple s’est fendillé. Il ne tenait pas la route. Leur histoire d’amour est terminée, suivra la longue procédure de la séparation puis du divorce.

Est-il malheureux cet enfant ? Il est tout à ses découvertes. Bientôt il apprendra à lire. Pour se sauver avec les histoires qu’il adore entendre.

Il mange comme on doit prendre des forces avant d’affronter de nouvelles épreuves.

Petit Poucet plutôt que Petit Prince

C’est de cette époque qu’il tient sa préférence pour le Petit Poucet. Le Petit Poucet sait bien qu’on ne peut pas compter sur ses parents et qu’il faut prendre les bottes de sept lieues et se débrouiller pour se sortir d’affaire.

Le Petit Prince est égocentrique et neurasthénique, pénible. Nunuche. Il ne l’a jamais aimé et ce n’est pas prêt de commencer.

Les contes disent des choses que les grandes personnes ne savent pas dire.

Enfant heureux ?

Pas dans l’insouciance ni dans la mièvrerie. Ce petit garçon va vite apprendre que l’on ne peut guère compter sur des parents trop jeunes qui auraient mieux fait de réfléchir avant de se marier et de faire des petits.

Mais il est l’aîné et n’a pas l’intention de laisser la tristesse prendre le dessus. Sa mère, il la retrouvera bientôt à l’aéroport d’Orly.

Cette photo date du début des années soixante.

Un an après.

La question n’était donc pas d’être heureux mais de bouffer la vie par toutes ses sensations. C’était ça être gamin. Les adultes furent vite décevants, on ne pouvait compter vraiment dessus mais en contrepartie il y avait la liberté.

Oui la contrepartie du manque de caresses, c’était qu’il n’y avait pas de mièvrerie, pas d’enfantillages mais l’émancipation par la grâce des fugues et des amitiés amoureuses. Ce petit garçon choisit très tôt l’intensité pour tenir.

C’est la raison pour laquelle il se levait déjà à cinq heures du matin, qu’il était impatient. Il aurait pu mal tourner mais il y avait la forteresse des livres et la consolation des chansons.


Mille ans plus tard, je crois que je le regarde avec tendresse ce petit garçon et une certaine admiration. Parce qu’il n’en était qu’au début des épreuves. Mais il n’y a pas à s’en plaindre. Ce fut très dur aux âges de mues. Il fallait se frayer un chemin, s’imaginer un destin et trouver ailleurs les caresses et les baisers. Mais quel incroyable môme, quelle énergie, quel soif surtout !

Enfant lucide, enfant qui courrait la main dans la gueule du chien, enfant si proche qui court encore dans le chemin, enfant intérieur et libre dans l’espace infini de ma reconnaissance.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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