Deux femmes sont mortes


montée vers le ciel

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4–5 minutes

Alors on les a retrouvés. Lui et les deux enfants. Elles, sous la terre. La compagne, l’ex-compagne. Et ce n’est pas un fait divers de plus avec lequel on pourra faire de bons papiers, un film ou une série télévisée. Avant le prochain féminicide. Comme si nous devions accepter cette sourde fatalité comme un dû à payer, comme si c’était juste une malheureuse exception.


Je me suis effondré

Elles, les enfants, lui. Peut-être les ai-je croisés ici ou là en Aveyron puisque ces personnes sont du coin. Je sais que la magie des paysages n’exclut pas les horreurs. Il court assez de légendes atroces.

Mais peu importe où ils vivaient.

Dès les premiers échos dans les médias, chacune, chacun sentait qu’il ne s’agissait pas juste d’une fugue ou de disparitions ordinaires.

Quand la nouvelle est tombée hier, j’ai fait ce qui m’arrive rarement en écoutant les infos. J’ai chialé.

J’ai pleuré en pensant au corps de ces femmes sous la terre. Leur bouche emplie de terre. À leurs enfants. Ces questions idiotes que l’empathie désarmée fait naître. Quel sera leur destin ? Unis dans la mort de leurs mères. Désormais peut-on imaginer qu’ils auront un père ? Qui les protégera et les réparera ?

Destins fracassés et autour les bruissements, la stupeur et l’horreur parmi ces familles, les voisins, celles et ceux qui les connaissaient.

Et celles et ceux qui savaient, qui avaient vu, qui avaient constaté… qui ont peut-être signé des formulaires, effectué des signalements… et puis après ?

Car lorsqu’une telle horreur surgit, elle n’est jamais imprévisible. Les signes avant coureurs sont là. Toujours. Et pas seulement des signaux faibles. Il y avait eu des plaintes. Du bruit déjà.

Tout ça n’est pas le fruit du hasard. Pas un simple concours de circonstances.

Justice doit passer

La Justice intervient quand il est trop tard. Elle doit passer. Elle n’a pas besoin de nos cris, de nos imbéciles appels à la vengeance. Elle doit faire ce qu’elle a à faire avec l’arsenal qui est là. Elle doit vérifier, dire, prononcer.

Nous, nous devons permettre à la vérité de s’exprimer et accepter que nous ne ferons jamais que l’approcher de loin. Nous mettre en retrait, penser aux victimes.

Changer de système

Pour que chaque année des horreurs comme celles-ci se répètent, et parce qu’avant elles de sordides scénarios de persécutions, de maltraitances puissent se développer dans une société prétendument civilisée, il faut un terreau.

Ce terreau c’est le patriarcat, la loi du plus fort, la suprématie d’un sexe sur l’autre, la perpétuation de dominations répugnantes mais au fond l’acceptation de hiérarchies ordinaires.

Il est certes des « maîtres débonnaires » mais combien de « maris » se croient bons parce qu’ils aident en faisant la vaisselle, combien laissent la femme s’occuper des rendez-vous médicaux, du suivi des enfants… Combien de femmes encore, y compris jeunes, sont des servantes, des domestiques sans salaire, des suppléantes à la boutique ou à la ferme, des subalternes dévolues à ces missions qu’elles font « si bien » ?

Je n’ai pas besoin de chercher longtemps pour en trouver autour de moi.

Quand les gens deviennent riches, ils prennent des employé·es pour ces tâches et la plupart sont des femmes.

Dans la bibliothèque de ma mère, il y avait tant de livres de féministes, écrits dans les années cinquante et soixante. Ces livres, on pourrait les écrire et les réécrire encore, inlassablement. Est-ce que ça a servi à quelque chose ? Oui. Un peu. Mais que penserait ma mère morte il y a près de quarante ans ?

Simone de Beauvoir est morte il y a quarante ans. « Le deuxième sexe » entre dans la Pléiade. Tu parles d’un honneur. La Pléiade ce sont des bouquins fossilisés dont on n’ose pas tourner les pages.

De vagues simulacres de sensibilisation ont lieu. On évoque avec parcimonie ces sujets dans les écoles. Mais il faudrait que tout cela se traduise en actes.

Il ne s’agit pas d’ailleurs que les femmes puissent simplement avoir les mêmes droits que les hommes. Il s’agit de faire autrement. Faire autrement c’est refuser toute idée de hiérarchie qui ne soit pas fonctionnelle.

Dès lors que des personnes partagent un espace de vie, c’est ensemble qu’elles doivent décider et agir, partager les contraintes, les droits, les ressources.

Quand la gauche a accordé le mariage pour tous, le pas nécessaire est resté bien insuffisant. Il fallait revisiter cette idée de communauté . Et si on veut la contractualiser, alors mieux définir les choses… Y compris en pensant le droit des enfants. Et là ça devient très compliqué car on accorde aux parents le droit d’imposer un modèle éducatif qui peut aller très loin dans l’intime en continuant de formater les esprits.

Je sais que ce que je dis est inaudible pour celles et ceux qui sont englués dans un modèle envahissant et qui s’arrêteront au scandale, réclameront à chaque fois plus de sanctions alors qu’il s’agit d’éducation mais plus loin encore, de réfléchir aux modèles d’organisation de la société.

Je range ma colère

Je pense à ces deux enfants. Ce petit garçon de douze ans, ce qu’il a pu entendre et voir ces jours derniers. Le petit ou la petite de deux ans je crois. À l’aube du langage.

Qui les protégera ?


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2 réponses à « Deux femmes sont mortes »

  1. Avatar de bituur esztreym

    @vbreton
    merci pour le texte, beau et fort de bout en bout, et ceci :

    "Je pense à ces deux enfants. Ce petit garçon de douze ans, ce qu’il a pu entendre et voir ces jours derniers. Le petit ou la petite de deux ans je crois. À l’aube du langage.

    Qui les protégera ?"

    j'ai pas chialé mais frissonné ..

    1. Avatar de Vincent Breton

      merci – oui, et les médias vont absorber tout ça… et passer à autre chose

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