Un imbécile (comment le nommer autrement ?) a pensé pouvoir braver les interdictions. Il a malgré les panneaux et les caméras, lancé son 47 tonnes sur un pont limité à 20 tonnes. Résultat logique, le pont est fermé en attendant les contrôles de sécurité. De ce pont comme d’autres, nous avons besoin. Il nous faut les protéger, les reconstruire si nécessaire. La métaphore facile n’en est pas moins claire.
L’égoïsme est une violence

Il en a connu des histoires ce pont de Cajarc qui relie l’Aveyron au Lot. Aujourd’hui, c’est pont métallique, à une seule voie. Il faut attendre son tour. Les voitures en passant y font un chant particulier. Les vélocipédistes sont priés de poser le pied. Ils ne le font presque jamais prenant le risque de glisser sur le métal. Les piétons empruntent les passerelles latérales et ressentent le vide. Prière de tenir son enfant ou son chien. S’y croiser n’est pas simple, il y en a encore qui ne savent pas qu’il y a un sens aller et un sens retour. L’été, de jeunes imprudents se jettent du haut dans l’eau. Les ados de passage ignorent que dans l’eau se cachent outre les silures sages, des restes d’un ancien pont de pierre où ils pourraient s’assommer. Mais voilà. Nous l’aimons ce pont qui évite d’avoir à faire 29 km au lieu d’un seul pour rejoindre le village voisin. Le détour est long et si tu n’as pas prévu de faire le plein d’essence, cela peut vite devenir une aventure.
Qu’a-t-il pu passer par la tête de ce type au volant de son gros camion ? Pensait-il que l’excuse de la tempête lui vaudrait absolution et qu’il pourrait s’affranchir des lois au risque de sombrer lui-même dans la rivière ?
Il y eut, il y a peu sur autre petit pont du Lot, un accident mortel et le département venait d’investir sur ce dispositif de pesage, de signalement et de caméras qui de toutes façons permettra de retrouver le coupable.
Quand il rouvrira nous le passerons en tremblant.
Au delà des dégâts matériels on imagine le préjudice pour celles et ceux qui doivent franchir le pont pour aller à l’école ou au collège, travailler ou simplement acheter leur pain. Voiture obligatoire. Une demi-heure de route pour un aller au lieu de cinq minutes.
Histoire banale qui rappelle l’importance des ponts.
Filons la métaphore
C’est facile, vous me voyez venir. Mais notre plaie, ce sont les briseurs de ponts. Ceux qui séparent, ceux qui clivent, ceux qui travaillent à la guerre qu’elle soit civile ou extérieure.
Tous ceux qui donnent des raisons à l’autre de se victimiser, de crier, de chercher vengeance, d’ajouter de la guerre à la guerre, tous ceux-là sont coupables.
Les excuses de cour de récréation sont illégitimes. Les bandes, les règlements de compte, les batailles de milices, les combats de rue, n’ont aucune légitimité dans une démocratie à moins de vouloir sa fin. Qui met du petit bois au feu des disputes est complice.
La résistance c’est autre chose, c’est parce qu’on n’a pas su agir avant qu’elle fut nécessaire. Le groupuscule qui s’agite, d’où qu’il vienne, n’exerce pas de légitime défense, juste de la défiance.
Pour le coup il faut de l’ordre républicain, il faut de la Justice, mais si on doit y faire appel c’est qu’on a laissé faire. Il faut obtenir réparation.
Ce climat puant et haineux, ces anathèmes, ces guerres d’un autre temps, nous devons non seulement les condamner mais travailler à les refuser.
L’insulte est déjà le risque. Nous devons réapprendre non seulement le débat mais l’écoute active et sincère. Nous devons réapprendre à trouver les chemins de la raison argumentée mais tout autant que nos désaccords savoir dire ce que nous partageons.
Nous devons tenter d’être ce que nous attendons de l’autre qu’il soit.
Nous devons accepter l’idée de partager le pouvoir et concevoir qu’un pouvoir n’est légitime que s’il est régulé.
Si je refuse l’exclusion, je dois refuser d’exclure.
Ça ne veut pas dire que tout est tolérable. Le stationnement toléré dans la rue n’est pas le stationnement autorisé. C’est un espace ponctuel et limité aux franges de la liberté individuelle et donc de celle d’autrui. C’est cette frontière qu’on a voulu marquer par exemple avec la Loi de 1905.
Il nous faudra forcément comme depuis toujours et cela nous a sauvés à chaque fois, des accords, des chartes, des compromis, des Édits de Nantes, des déclarations des droits de l’Homme et du Citoyen, des constitutions, des règles qui organisent sans figer avant de punir.
Il faut commencer par renouer le dialogue, créer des espaces de dialogue.
Dans nos vies, dans les espaces partagés, au delà.
Il faut que notre énergie passe de la disqualification systématique d’autrui à la définition de projets partagés, non pour refuser, séparer, exclure, diviser mais pour construire. Et ce serait sympathique que quelques consciences se réveillent avant d’attendre que tout ne soit qu’un champ de ruines.
Le brouillage idéologique est tel qu’il n’est pas un mouvement politique aujourd’hui qui ne se soit fourvoyé ou compromis. Comme si la conquête du pouvoir prévalant sur le reste légitimait que l’on sape les ponts et travaille sans cesse à les briser.
L’idée n’est pas de nous morfondre, de nous réfugier dans les solutions binaires périmées.
La majorité des gens aspirent à la paix. Pas une paix recluse devant les écrans. Une paix vivante nourrie de rencontres.
Il faut cesser de limiter l’identité de l’homme à des pseudo-identités repliées sur elles-mêmes, étroites, réductrices. Les adjectifs ou les étiquettes ne sont pas intéressants lorsqu’ils réduisent l’horizon des possibles, referment sur des dogmes.
Si parfois des solidarités internes ont appelé à résister, se défendre, toute communauté doit apprendre à se dépasser pour aller vers les autres. D’ailleurs la Résistance ce fut cela.
Nous n’avons pas besoin de nous inventer d’ennemi. Aujourd’hui notre premier ennemi, c’est nous-mêmes, nous qui nous empêchons d’aller réapprendre l’autre, nous qui réclamons notre dû en oubliant les besoins communs, en négligeant les urgences.
Nous pouvons les nier, laisser la planète dériver. Nous pouvons accuser, conspuer, injurier, nous victimiser. C’est assez facile de laisser la colère et le ressentiment prospérer.
Mes propos de banalité confondante pourraient être vus comme de la naïveté. C’est pourtant exactement le contraire. Nous avons besoin de ponts. Plus que jamais. Il y a du boulot.

Un mot en retour ?