Art Poétique de Paul Verlaine


Lune

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2–4 minutes

Nous voici partis pour une nouvelle série de poèmes lus. Retrouver un poème, souvent connu et se plonger en lui. Oser même aller retrouver les plus célèbres pour se les approprier de nouveau. Comme des retrouvailles. On commence avec l’Art Poétique de Paul Verlaine.


Controverses et difficultés

On peut ne pas être d’accord avec l’idée d’une poésie qui serait de la musique avant toute chose. Il existe de la poésie graphique, qui ne se dit pas, qui ne peut se dire ni se chanter, celle qui se tient dans l’espace d’une page ou s’accroche à la surprise d’un mur.

Mais Verlaine sait ne pas sombrer dans le risque didactique en osant par une forme en apparence sage, aller chercher quelque chose entre grâce et subversion tout en réfutant l’idée de céder aux facilités comme au carcan de la forme.

L’Art poétique, s’il exige de la technique, du travail, échappe pourtant à la manufacture, à la production industrielle de vers et s’il utilise les normes il s’en joue aussi.

Le vers le plus problématique en 2025 serait « quel enfant sourd ou quel nègre fou… » À l’époque, le colonialisme coulait de source. On est plutôt dans l’imagerie… Le tout est de contextualiser ce qui ne saurait s’écrire aujourd’hui.

Plus discrets se font les commentateurs à propos de l’usage des majuscules dans le texte. l’Impair, l’Indécis, le Précis, la Nuance, la Couleur, la Pointe, L’Esprit, le Rire, l’Azur, la Rime… Outre l’accent – difficile à marquer dans la lecture-, j’y vois le poème dans le poème.

L’audio

Art Poétique de Paul Verlaine – lu par VB

Forcément, quand je pense à Verlaine je pense à Léo Ferré qui le chanta si bien.

Le texte

ART POÉTIQUE



À Charles Morice

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

Entre l’ail de basse cuisine, les parfums de menthe et de thym, la liberté qui pointe son refus de la « littérature » pourrait nous sembler banalité. En réalité, au moment où le conformisme est redevenu le marqueur premier des esprits, voilà un texte qui reste actuel.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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