Un rallye de 2CV qui passe à deux pas de la maison. Et c’est un mélange de douce joie et de nostalgie qui remonte avec une intensité qui me surprend. La mienne achetée avec mon premier salaire était bleue. J’avais dix-huit ans. C’était hier, ils sont passés si vite, comme ma vie…
Le chant des deux chevaux
C’est en descendant les poubelles que j’entendis leur chant. Qui ne reconnait pas leur chant est jeune. D’abord une première, puis une deuxième, une troisième… Ma poubelle vide à la main, je descendis jusqu’au croisement.
Un rallye qui passe ! Rien que des deux chevaux ! Des très anciennes, des rouges, des bleues, des jaunes à phares ronds ou carrés, décapotées ou sagement fermées… toute une collection roulant joyeusement sur la départementale venant de Saujac. Elles avaient donc su descendre les virages en pente rude du Causse… et cela prouve qu’elles sont bien entretenues car la 2CV n’est pas réputée pour ses qualités de freinage.
La direction n’est pas assistée et il faut de bons bras pour tourner le volant tout en manipulant la fameuse boule du levier de vitesse central…
Dans chaque voiture, des visages joyeux, souvent hilares, têtes chenues, visages barbus, jeunes gens à chapeaux, enfants le nez collé à la vitre arrière… quels beaux équipages ! quelle fête ! Et pour clore le festival une belle Ami 6, ces voitures « de luxe » à la forme bizarre, qu’aimaient bien les paysans, on y mettait du monde et c’était le même moteur…
Oh la jolie procession ! Toute cette joie dans l’air, et moi debout comme un enfant, saisi d’émotions. Avec ma poubelle à la main.
Ma première voiture
Je suis resté un moment les écoutant au loin, imaginant le moment où elles franchiraient le pont métallique au dessus de la rivière.
La mienne était bleue. Achetée neuve avec mon premier salaire d’élève-instituteur et un peu d’argent – le seul que me donna jamais mon père. Ma 2CV en comptait trois. Elle avait les phares ronds, je détestais les rectangulaires. Elle fut je crois parmi les dernières à être fabriquées par Citroën. Le vendeur voyant ma détermination n’avait pas insisté pour me vendre un modèle plus actuel.
J’avais appris à conduire la 2CV de l’une de mes tantes à l’époque infirmière. Au début, j’eus du mal à passer les vitesses.
Mais quel bonheur ! Elle passait partout, on ôtait le siège arrière pour les pique-niques et bien sûr, elle était décapotable.
Elle fut mieux que le cyclo que je possédais, le moyen de m’évader. Je me souviens d’escapades insouciantes ici et là et notamment la découverte de l’Auvergne…
C’est en 2CV que j’ai traversé la France pour aller retrouver à Paris la belle Nathalie K qui m’attendait à sa fenêtre, sa longue chevelure rousse déployée. Ce voyage m’en apprit plus sur moi que sur elle et confirma que si je l’appréciais beaucoup, notre relation resterait platonique.
Un jour, j’oubliai de tirer le frein à la maison, et la voiture glissa seule dans le ravin laissant mon assureur perplexe. Réparée, elle roula un moment mais je cédais à l’envie d’une voiture plus grosse. Erreur funeste, tristesse et remords : je la vendis pour une polonaise. Quelle double bêtise !
La larme à l’œil
Mais si je me surpris la larme à l’œil, ce n’était pas pour le regret de la 2CV, ni même pour mes dix-huit ans perdus, c’était d’avoir été touché de façon inattendue par cette jolie caravane d’humains qui rêvant leur vie vivaient leurs rêves.
Alors, je me suis demandé si je serais chiche d’en racheter une.


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