L’interview avec Vincent Breton pour parler du site


Interview

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10–15 minutes

Cet entretien a eu lieu dans le cadre d’une recherche menée par Alice M à propos des blogs et sites personnels. Il tombe à pic. Cette semaine du 28 juillet 2025 le site va franchir le cap des 800 publications. L’occasion de faire un focus sur cet « univers digital » singulier et mieux découvrir le site pour celles et ceux qui le connaissent, comme celles et ceux qui en sont à leur première approche…


Dix questions pour découvrir le site et sa philosophie


Vincent, votre site affiche dès l’accueil « Vivons heureux en poésie ! » – pouvez-vous nous expliquer cette philosophie de vie et comment elle se traduit concrètement dans votre projet numérique ?

C’est une démarche personnelle avant d’être un projet numérique. Cette approche est née au croisement d’un cheminement, d’une expérience de vie, et de réflexions qui se sont structurés progressivement. La période (ces cinq dernières années) a été propice à de forts changements. Certains ont été choisis, d’autres subis. Il fallait en tirer parti. Certainement des poètes comme Guillevic ou Friedrich Hölderlin ont pu m’influencer. L’un par l’épure de son écriture, l’autre par sa philosophie. Marc Aurèle également ! Mais il n’y a pas de dogme ou de doxa. Il y a l’idée de se connecter, se relier, se rendre disponible au présent, d’être dans « le flow » et de se repérer avec cette boussole dont les quatre points cardinaux sont : « apprendre, créer, partager et prendre soin« . Mon antienne. Le tout en cohérence avec une exigence éthique où il s’agit de se respecter, veiller à respecter autrui, pouvoir s’affirmer sans s’opposer, faire preuve de curiosité… concrètement, j’essaie que le site soit cohérent avec ma démarche personnelle. Être et faire ce en quoi je crois en ne se limitant pas à des discours de principes… Le site traduit tout ça. Il en est une sorte de témoignage vivant et évolutif.


Avec bientôt 800 articles publiés, votre Journal constitue le cœur battant du site, alimenté quotidiennement « sur le vif ». Comment gérez-vous cette cadence d’écriture et cette exigence de spontanéité tout en maintenant une qualité littéraire ?

Le nombre de 800 ne concerne pas que le journal. Les créations sont aussi décomptées dans ce nombre. Mais sur une même page, par exemple celle des nouvelles crues, on a 18 textes différents… Cette profusion c’est à la fois la richesse et le handicap du site. Il faut que les visiteurs puissent s’y retrouver… moi aussi d’ailleurs. En réalité, nous avions déjà franchi ce cap et un accident avait occasionné la perte de pages malgré une sauvegarde… bref… Alors oui, c’est vrai, le site publie quasiment chaque jour avec d’un côté un « flux » nourri de ce que je vis, apprends, expérimente et de l’autre « des ressources » , c’est à dire les créations… À l’arrière plan, ma problématique est celle de pouvoir me ménager des temps pour les projets longs, des projets qui ne mèneront pas forcément à publication sur ce site…

Pour « gérer la cadence », je m’appuie sur une structure du site, la catégorisation. Par exemple dans le journal, il y a des impressions, des notations sur le vif et de temps en temps selon mes centres d’intérêt, des sujets de réflexion plus approfondis. Tout n’est pas planifié, sinon on perd en spontanéité. Il faut cheminer, faire des arrêts et du lien (Internet est idéal pour ça) entre les écrits et l’extérieur…

La qualité littéraire c’est subjectif. L’exercice quotidien y contribue mais la fatigue peut jouer des tours. Il faut plonger et en nageant améliorer le geste. Accepter l’imperfection mais ne pas douter. Je me dis « écriveur », c’est à dire artisan quotidien de l’écriture plus qu’écrivain. Mais quand j’arrive à écrire un joli texte ou un beau vers je suis content… Ça reste rare. Je sais que j’ai des facilités et que ça ne fait pas forcément le talent. Je sais qu’il n’y a pas lieu d’avoir honte de ce que j’écris dès lors que je suis en cohérence avec mes valeurs… Il faut marcher.


Vous proposez un écosystème complet : journal, fiction, poésie et chanson. Cette approche qu’on pourrait nommer « transmédia » était-elle pensée dès l’origine ou s’est-elle construite organiquement ?

Les choses ont bougé au fil du temps. Autrefois j’ai tenu des sites à vocation professionnelle, des sites « d’expert ». Et puis j’ai eu l’envie de partager simplement des créations. Les personnes qui me connaissent dans l’univers professionnel ont été surprises de découvrir que j’écrivais de la poésie et des chansons alors que je ne leur en avais jamais parlé. Et puis plus tard outre les créations, j’ai eu l’envie de pouvoir donner mon point de vue. À un moment donné j’ai eu des sites distincts ou des sous-domaines. Mais c’était trop lourd à gérer… alors l’écosystème s’est presque construit « naturellement ». C’est pour ça qu’aujourd’hui je peux parler pompeusement « d’univers digital ». « Univers » parce que c’est fait « à ma main », selon ma propre vision, en toute indépendance. « Digital » parce que je travaille à ce que le site soit accessible pour les visiteuses et visiteurs…


Votre positionnement éthique est remarquable : pas de pistage, logiciels libres uniquement, hébergement français, refus de l’IA… Dans un paysage numérique dominé par les géants du web, qu’est-ce qui vous a motivé à faire ces choix radicaux ?

Une histoire de cohérence avec mes valeurs. Je suis fier d’avoir travaillé par exemple à supprimer les cookies de ce site. C’est tout récent. Il y a une idée de liberté, d’indépendance, l’envie de comprendre, soulever le couvercle. Je n’en fais ni une gloire, ni un dogme non plus à imposer à autrui. Faire que le site soit léger et respectueux de l’environnement en limitant son impact écologique c’est surtout pour moi apprendre à s’interroger. Par exemple depuis peu, j’apprends à remplacer des extensions ou plugins qui ajoutent des fonctionnalités au site géré avec WordPress par du code. Je ne maîtrise pas le code mais je peux « trouver » des bouts de codes utiles à alléger encore le site… Veiller à respecter les visiteuses et visiteurs dès lors que j’ai compris qu’il n’y avait pas à les pister, c’est la moindre des choses. Si j’invite des gens à dîner à la maison, ce n’est pas pour leur servir de la junk food. C’est une façon de s’émanciper. En réalité, la radicalité n’est pas à mes yeux de mon côté. Elle est du côté des géants du web qui non seulement veulent faire du commerce mais aspirent nos données personnelles et nous asservissent. Dès lors qu’on a l’information des problèmes que ça pose… ne pas agir c’est accepter de collaborer. J’emploie le terme volontairement. Quand on a vu par exemple comment il y a peu le patron de Méta est allé faire allégeance au Président américain… c’est rester chez Méta qui est radical !


Vous revendiquez ne pas utiliser l’intelligence artificielle pour vos créations. Comment voyez-vous l’évolution du rapport entre création littéraire et IA ? Est-ce une résistance militante ou une nécessité artistique ?

L’IA je suis allé lui demander des bouts de codes pour le site. Ça ne fonctionne bien que si on sait ce que l’on veut et qu’on lui formule des demandes très intelligentes et précises. Pour la création l’IA fait une synthèse molle de ce qu’elle trouve dont une part de plus en plus grande est produite par l’IA elle même. Du succédané de succédané. C’est un outil énergivore en plus. Un outil qui ne fera que ce qu’on demandera en puisant dans le plus grand dénominateur commun qui restera dominé par le conformisme. J’ai demandé il y a longtemps à l’IA d’interpréter oralement un de mes textes. C’est amusant mais nul. La création c’est le sensible. C’est du côté du vivant, de l’inattendu. Un artiste c’est une personne capable d’ouvrir des possibles sur nous-mêmes et les autres, sur notre humanité et le vivant, des possibles en sensations, en augmentation de nous-mêmes… L’IA ne sera jamais qu’un pâle imitateur en matière de création… Être artiste c’est forcément résister puisqu’il s’agit d’assumer une singularité. Ou alors on fait juste du commerce…


De l’enseignement à l’écriture web, en passant par différents métiers « aux quatre coins du pays » : comment ce parcours professionnel nourrit-il votre écriture et votre vision du partage culturel ?

Mes différents métiers, c’était toujours dans l’enseignement. Enseigner c’est partager. La transmission n’est intéressante que si on donne les clés. Je sais bien que tout un public échappe à ce que je peux écrire. Barthes parlait de la saveur du savoir… Avoir pu vivre en ville comme à la campagne m’a beaucoup enseigné. Avoir changé de fonction, de métier m’a permis de rester un « apprenant permanent ». Il ne faut pas trop se prendre au sérieux. Mais je crois toute personne qui « sait des choses » doit les partager…


Vous offrez vos créations en « libre partage » – romans, nouvelles, poésies, chansons – tout en respectant le droit d’auteur. Comment concilier cette générosité avec la nécessité économique d’un créateur ?

Le site me coûte si on peut dire du temps et de l’argent. Je touche une pension de l’État. Je n’ai pas besoin de vivre de ce que j’écris. Le roman donné à lire ici a été téléchargé plus de 650 fois en 2023. C’est pas si mal pour un écrit numérique. Après je sais que certains pensent que si c’est gratuit, c’est de moindre qualité… D’autres au contraire m’ont reproché de maintenir le droit d’auteur. Il y a le droit patrimonial mais aussi le droit moral. Je n’aime pas beaucoup quand je découvre un poème repris sans autorisation sur un site qui non seulement tire notoriété de ce que j’ai produit mais peut en plus avoir une ligne avec laquelle je suis en désaccord. Le droit d’auteur c’est pour moi une façon assez dérisoire de rappeler que je souhaite rester maître de ce que j’écris… Internet garde tout en mémoire, mais je veux pouvoir retirer ou modifier mes productions à ma guise… Ce ne serait pas tout à fait la même chose si par exemple j’écrivais un site visant à partager des connaissances…


Techniquement, vous utilisez WordPress avec des outils libres exclusivement. Quels ont été les défis techniques de cette approche « 100% libre » et quels conseils donneriez-vous aux créateurs tentés par cette voie ?

WordPress est un CMS très intéressant surtout depuis l’édition avec des blocs. Le piège ce sont les fonctionnalités ajoutées qui peuvent être des gadgets et surtout favoriser l’asservissement aux géants du Web. Il faut faire avec son site comme chez soi. Désencombrer, penser l’ergonomie, n’avoir que ce dont a besoin, qui fonctionne… Faire simple et léger. Éviter les coachs et autres marchands qui vous vendent des solutions toutes faites. Il n’y a pas que WordPress. Ce qui compte c’est de pouvoir rester libre, se respecter, respecter ses visiteurs. Ce qui doit guider c’est l’intention. Le projet d’écriture. Pas les fioritures. Quand je vois mes débuts et maintenant, et j’ai encore à avancer, je mesure à quel point il intéressant de faire l’outil à sa main. « Le code c’est poétique » comme dit WordPress sur son site, mais une ligne de trop ou un truc de travers et tout est planté. Il faudrait un jour que je raconte dans le détail comment je fais mais donner des conseils… non. Il faut expérimenter, oser être autodidacte pour s’approprier les choses à sa main…


Vos chansons accompagnent vos textes depuis l’âge de 8 ans selon votre biographie. Comment l’outil numérique a-t-il transformé votre rapport à cette pratique musicale familiale ?

On a toujours chanté dans ma famille maternelle. J’ai commencé à enregistrer au début sur le vieux magnétophone à bandes de mon grand-père, puis sur des magnétos à K7… Mes amis, ma famille, ont souvent subi les « concerts » à la maison après les repas. Les outils numériques comme Audacity permettent d’enregistrer facilement. Après je ne suis pas du tout un expert du montage audio mais ça permet de garder trace et de partager au delà… J’avais un temps partagé sur des réseaux comme SoundCloud et certaines chansons avaient eu un relatif succès… mais le terme de pratique musicale familiale me plaît bien… Je trouve que ça ne chante plus tellement en famille… ni dans les écoles, ni même en maternelle… et pourtant quel beau lien social… Je dirais que le numérique est un facilitateur, un prolongement logique… pas une révolution quand je regarde le passé…


Après ce chemin parcouru et votre installation en pays de Rouergue, quelles sont vos ambitions pour vincentbreton.fr ? Envisagez-vous de nouvelles formes d’expression ou d’interaction avec vos lecteurs ?

Lors de la semaine des poèmes lus à l’ombre, des personnes ont partagé de leurs créations. Il y a une rubrique ouverte aux curiosités numériques découvertes sur le net. Je suis présent sur le réseau Mastodon qui alimente environ un tiers des visites du site. Il faudrait pouvoir conforter, élargir un peu la notoriété du site sans se renier. La fréquentation du site semble augmenter ces derniers mois. Mais ce ne sont pas les chiffres qui m’intéressent. C’est la richesse et la qualité des échanges… J’aimerais bien un jour favoriser des échanges, passer de virtuel au réel, favoriser des rencontres… Un site c’est fragile. Parfois je me dis que je pourrais arrêter demain matin et faire tout autre chose.

En même temps c’est une aventure amusante, une petite discipline d’écriture… Écrire et tenir le site m’apprend beaucoup et dans des dimensions multiples. Dans mes projets (le terme d’ambition me correspond peu), il y aurait à affiner le prisme du « vivre en poésie ». Il y a aussi sans sombrer dans le site de conseils, ou de développement personnel, l’idée de faire que le site incite (!) des personnes qui ne le font pas encore à se lancer dans un processus créatif qu’il soit ou pas numérique. Je crois profondément qu’une vie réussie se mesure à la possibilité que nous avons de pouvoir tracer notre chemin, inventer, créer… Peu importe le domaine. Je trouve triste de limiter sa vie à des routines où l’on consomme tout y compris de la culture sans jamais s’essayer soi-même… Je suis convaincu également que tenir un blog, un site, un espace numérique c’est une façon enrichissante de s’exprimer, d’approfondir, qui va plus loin qu’un post sur un réseau social… Ce devrait même être enseigné dès l’école !

Dans les projets, il y aurait peut-être à terme, la mise en forme de livres numériques ou non, reprenant en la réorganisant la matière du site… mais peut-être qu’une autre idée viendra dans la nuit !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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