Vous allez dire qu’à peine juillet arrivé j’ai sombré dans le libidineux. Vous direz que la canicule a déjà eu raison de moi et que ça ne fait pas très poétique comme entrée. Ce matin, j’ai fait un plan cam avec un docteur. Enfin, je m’y serais presque cru…
Désert médical
Dans ma campagne, plus facile de trouver un vétérinaire qu’un généraliste pour humain. J’ai bien proposé à Galou qu’il me prête sa véto, il se serait fait passer pour moi, nous aurions inversé les rôles… L’idée de passer mes vêtements par une telle température le rebutait et il se trouve selon ses dires que je ne suis pas assez poilu pour me faire passer pour lui.
Le premier rendez-vous chez un généraliste, c’était pas demain la veille et à trois quart d’heures de route…
Alors je me suis dit : « pourquoi pas la téléconsultation ? » Il faut vivre avec son temps !
On peut la faire de chez soi, on peut faire ça en pharmacie et obtenir un rendez-vous rapide.
Vingt-kilomètres, deux heures plus tard
Les pharmacies sont toujours bondées. Des tas de vieux avec une palanquée de pharmaciennes empressées. Au comptoir on dirait un empilement de cadeaux de Noël pour enfants gâtés. Ils viennent avec leur longue liste. Plus ça s’empile sur le comptoir, plus ils sont contents. Une vraie petite ruche.
Cling ! Cling ! fait le déficit de la Sécu.
Dans une année, j’entre en général moins de trois fois dans une pharmacie. C’est carrément un lieu exotique pour moi. Et climatisé. Le luxe ! Il faut dire que je vois très peu le médecin. La dernière fois c’était peut-être en 2020. Je ne peux pas m’inventer des maladies que je n’ai pas. J’aide déjà à payer la piscine de mon dentiste et celle de mon ophtalmologue. Chacun ses pauvres.
C’est un pharmacien qui m’a vacciné contre le COVID quand il fallait. Sinon, jamais de toubib, jamais malade, à la maison il n’y a pas même de Doliprane. J’ai noté qu’en apprenant à me détendre, il me fallait vingt minutes pour faire passer un mal de tête. Le même temps qu’il faut au comprimé pour agir.
J’ai juste un truc qui revient tous les cinq ans, c’est pas contagieux, ça fait des petites taches dans le dos. Comme c’est pas joli j’enlève ça avec un produit magique. Si je vous dis que c’est une sorte de champignon, ça dégoûte un peu. Ce petit monde habite mon microbiome cutané. Donc là, avec le temps orageux retour de la décoration.
Alors j’ai trouvé un rendez-vous en téléconsultation dans une jolie et immense pharmacie. Deux heures à peine plus tard, je découvrais la cabine.
Mon initiatrice
— C’est la première fois ?
J’ai avoué que oui, en rougissant comme un adolescent timide.
C’est la gentille pharmacienne qui me conduisit à la cabine cachée au fond de la pharmacie. Je ne sais pas pourquoi ça m’a rappelé un souvenir des années 80 où un copain avait voulu me faire découvrir un « sex-shop ». Celui-ci accueillait sur le côté une dizaine de cabines où des messieurs soigneusement enfermés et invisibles aux clients, admiraient des vidéogrammes suggestifs. Maintenant, ils font ça tranquillement à la maison.
Bref, nous sommes entrés avec la dame et elle m’a tout montré. Comment créer son compte, comment introduire sa carte vitale, saisir sa carte bleue, la charlotte qu’il faut mettre sur la tête quand on installe le casque pour causer. Je suis très beau avec mais on ne peut même pas se photographier.
J’ai adoré me laisser guider. C’est drôlement bien fait tout ça… Mot de passe, connexion… Impeccable avec la fibre !
La dame m’a laissé dans une sorte de salle d’attente virtuelle où je ne suis resté que quelques secondes.
Marcel
Et là, il est apparu. Nous l’appellerons Marcel. Et si je l’appelle ainsi, c’est pour une raison évidente.
Dans une sorte de cabine à peu près semblable à la mienne est apparu un homme pas très grand, autour de la soixantaine, chauve, transpirant et le plus drôle c’est qu’il était en marcel. Je n’avais encore jamais été reçu par un toubib en marcel. On avait l’impression qu’il venait de l’enfiler. Le vêtement distendu semblait porté de travers, un peu chiffonné… Comme s’il avait été dérangé par le signal et l’avait revêtu en urgence. Ça peut arriver quand on est tout nu chez soi, qu’on faisait la sieste et que ça sonne à la porte.
Un bref instant, je me suis demandé si Marcel était vraiment médecin ou pas juste un pote remplaçant le vrai toubib parti chercher des bières.
C’était curieux car il ne fixait pas la caméra. Je ne sais même pas s’il me voyait vraiment. Son regard était vide. Hébété. Exténué peut-être par la canicule. Le souffle un peu court. Il a posé très peu de questions. Il y avait quelque chose de légèrement malaisant. Pressé comme un éjaculateur précoce. Je me suis dit que si une femme avait été à ma place, elle aurait pu être gênée. C’était un peu glauque. Il n’a pas voulu examiner quoi que ce soit. Il faisait confiance à mes descriptions. Il faut dire que ma demande était assez précise, circonscrite, ciblée et nourrie de mon expérience passée pour que le diagnostic et la prescription puissent se faire avec peu de doute.
L’échange dura moins de cinq minutes. Il m’indiqua envoyer l’ordonnance directement à la pharmacienne et sur mon « espace personnel ».
La conversation se coupa brutalement sans un au-revoir ou la moindre formule conclusive…
Marcel m’avait laissé en plan.
Une étrange zone grise
Je ne sais pas combien Marcel est payé pour faire ça. D’où il vient. Mon problème était léger et sans importance, je l’avais déjà identifié moi même… Mais dans une autre situation ? Ou si j’avais eu des intolérances ou d’autres symptômes ?
L’ordonnance arriva bien chez la pharmacienne et dans mon téléphone.
— Ça s’est bien passé demanda la dame ?
Une première fois, ça ne se raconte pas.
Quand à Paris nous faisions intervenir SOS Médecins en urgence le dimanche, on payait cher, mais il y avait au moins un contact, une attention…
Je me dis que la pharmacienne aurait pu délivrer elle même le produit. Que peut-être un jour ce ne serait plus Marcel qui me prendrait en consultation mais Marcel-IA et que lui apparaitrait sous la forme d’une image de synthèse, en costard cravate, un stéthoscope autour du cou…
Voilà, c’était mon plan cam avec un docteur !

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