Un fin observateur a noté : tu as changé de slogan ? « Vivre heureux en poésie ! » est devenu « Vivons heureux en poésie ! » Bien vu. Quel œil ! De vivre à vivons ! Renouer avec la dynamique du lien… voilà la modeste ambition de ce petit changement infime qui n’est pas l’effet d’un acte manqué ou d’une distraction…
De l’infinitif à l’impératif
L’infinitif a quelque chose de technique, une distance, il n’engage pas la personne.
Un petit livre « Vivre en poésie » est consacré à Guillevic. Le livre témoigne. « Écrire, c’est s’inscrire dans le monde », dit le poète. J’écris pour prendre ma place dans le paysage.
Mais le rapport de soi à soi n’a de sens que s’il y a témoignage, partage, dialogue et enrôlement.
Je n’écris pas seulement pour écrire, ou tenter d’approcher la poésie. J’écris pour apprendre, pour créer, pour partager et prendre soin de moi comme d’autrui. Si j’écris, il y a ce moment où j’aime partager, exactement comme lorsque j’ai cuit une belle tarte aux pommes. J’espère qu’elle sera appréciée, que l’ami-e se resservira… mais j’écris pour que l’enthousiasme soit partagé, dans l’espoir qu’il pousse à la rencontre vers d’autres écrits et pourquoi pas qu’il engage ensuite la passante ou le passant à oser se lancer à son tour, écrire à son tour, partager à son tour… Jolie boucle vertueuse et salvatrice. On ne reste plus seul sur sa colline ou sa planète à l’instar du Petit Prince qui quémande un dessin en chouinant un peu.
Et qui sait, au delà de l’échange et de l’enrichissement mutuel, renouer avec l’écrire ensemble, la magique coopération.
L’impératif ne se veut pas injonction verticale, il se veut plus personnel. Point d’instructions dans la logique, mais plutôt une invitation.
Vivons heureux en poésie !
En réalité, j’avais au départ utilisé ce slogan. Je m’en étais défait.
« Vivons »… une façon d’englober l’auteur dans l’aventure. « Vis », trop familier… « Vivez », trop injonctif… On n’est pas au pays des coachs.
J’aurais presque pu mettre une majuscule à Poésie. Plus qu’un état de poésie, j’en aurais fait un pays. Friedrich Hölderlin invitait à habiter poétiquement la Terre. La Terre est poétique. Ou mieux, porteurs de poésie, nous sommes les citoyens-poètes au delà des frontières, en universalité, en sororité et fraternité, en adelphité.
Là où nous sommes, partout où nous allons, notre passeport, c’est la poésie. Son chant est universel. La reconnaissance de la dignité de l’autre se définit dans cette capacité partagée à percevoir la poésie de la vie : le chant d’un oiseau, le rythme des vagues, le tambour de l’orage, la lumière de l’éclair, le pétale fragile de la rose, le crissement d’un pneu, la fumée d’une usine, l’horreur de la baïonnette transperçant le ventre d’un enfant…
Tout ce qui prédispose à la lumière, à la musique, au chant et mène au poème, tout cela se comprend en poésie. Nous pouvons nous y nouer. En humanité.
La poésie aspire à la liberté, elle nous y invite. En cela, elle est révolutionnaire.

Ne nous éloignons pas trop de la poésie et de nous-mêmes
Loin des idoles mortes, des chapeaux à plume, des orgueilleux, des cupides, des revanchards pétris de ressentiment, « Nous » pouvons nous oser.
Nulle secte, nulle chefferie qui vaille. Ici, on ne donne pas de conseils. Partage d’idées, essais, inventions… Le sel c’est la rencontre, l’acidulé c’est la surprise. La saveur, c’est l’esprit. Assertivité et sérendipité nous placent dans l’alignement, le flow. Nous, c’est maintenant.
Il faut se le rappeler, ne pas laisser d’emprise aux médisants, aux esprits vaniteux, aux Tartuffes. « Nous » avons le droit de rire des puissants et de rire de nous mêmes. « Vivons heureux ! » parce que c’est notre volonté, celle de refuser l’asservissement aux conformismes… « Vivons heureux en poésie ! » parce qu’elle sait nous relier à la vie, au présent, au minuscule, à l’immensité, à l’intensité, à l’éternité qui nous dépasse.
Nous, pour ne pas perdre notre âme et nous encourager. Car nous en avons besoin dans cette époque où la solidarité devient une énergie incomparablement renouvelable et enrichissante.
Donc voilà pourquoi « vivre » est devenu « vivons » !

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