Ne pas répondre à un premier message est une chose. Mais ouvrir le dialogue, tenir la conversation puis s’éclipser soudainement en est une autre. Je vois la pratique se développer, y compris avec des proches. Est-ce une dérive engendrée par les réseaux sociaux qui se serait propagée aux messages privés ? Après la lettre papier morte, le courriel personnel rare, les appels téléphoniques moins fréquents, les petits messages écrits glissés dans le quotidien ne deviennent-ils plus que des dérivatifs accessoires, des clins d’œil depuis nos vies désormais disjointes ?
N’y-a-t-il plus de formalisme ?
Le SMS, le MMS, le RCS aujourd’hui ne contraignent pas à l’utilisation d’applications tierces comme WhatsApp (que j’ai bannie) ou Signal… J’ai pourtant parmi mes relations des personnes qui privilégient une entrée sur autre…
« — Je n’avais pas vu ton message sur Signal » me dit un ami qui utilise peu cette application. C’est vrai que se pose en arrière plan la question des notifications et du degré d’intrusion qu’on leur accorde. Par exemple, chez moi, après 21 heures, il n’est plus possible de me joindre via le smartphone. D’autres, que ce soit par messages « classiques » ou via une application s’ils ne pratiquent pas la fantômisation complète, tendent à peu réagir ou ne plus réagir…
A contrario, un certain nombre de proches ne me téléphoneront jamais directement sans avoir demandé préalablement par message écrit la possibilité d’appeler, pour savoir si c’est le bon moment, ne pas me déranger… Parfois je vois un peu tard le message.
Ma sœur puînée ne répondra pas aux SMS mais m’en enverra, ne répondra jamais directement au téléphone mais me rappellera… peut-être. C’est sa façon de ne pas dépendre d’une machine.
Aux débuts du téléphone domestique, un certain nombre de personnes ne supportaient pas qu’on les sonne pour leur parler. Dans les milieux aisés, répondre au téléphone était délégué à la bonne ou dans les bureaux à la secrétaire.
Le Vicomte Patrice de Q. lorsqu’il fréquentait ma mère, jeune étudiante, avait l’élégance de déposer sa carte. On le rappellerait le moment venu. Ou on lui écrirait.
Tout fout l’camp.
Si je reviens aux messages, il y a celles et ceux qui les commencent comme des courriels avec des salutations, des demandes de nouvelles, des explicitations… et puis aussi les messages qui sont des petits signes affectueux, en fonction d’une date, d’un anniversaire. Certain-e-s partagent une photo, une info amusante… certains de ces messages sont comme des petits signaux familiers et amusants dont le but est d’ouvrir la conversation, pour échanger ensuite…
Il y a celles et ceux qui ont une demande particulière, proposent ou demandent un rendez-vous…
Un grand nombre terminera l’échange par un « salut », un encouragement, un remerciement, une « bonne journée »… d’autres …
Les disparus de l’échange
La conversation se tiendrait au téléphone, en communication directe et parlée, on penserait immédiatement une fois levée la question technique que l’interlocutrice ou l’interlocuteur aurait eu un malaise. À moins de se fâcher, on ne laisse pas tomber le combiné en pleine conversation pour partir faire autre chose…
Une fois, il y a très longtemps, je me souviens d’une très longue conversation téléphonique, en pleine nuit. L’échange était doux et romantique, avec de si jolis sentiments, quand soudainement je perçus que mon amoureux ne répondait plus. Et pour cause, il s’était endormi bercé sûrement par mes tendres propos. Je me souviens, ayant entendu son délicat ronflement comment j’avais veillé à poser le combiné avec la plus extrême délicatesse pour ne pas le réveiller…
Non, ce dont je parle, ce sont ces conversations, qu’elles soient à mon initiative ou celle de l’autre personne : l’échange est nourri, riche, soutenu, agréable, accompagné parfois d’images ou de sons…et puis soudainement… plus rien. Même pas un petit message pour prévenir qu’on va faire pipi, qu’on doit sortir Mirza, ouvrir au livreur ou simplement passer à table… rien du tout…
Gloups…
Ça me rappelle ces rares amis qui invités à la maison, partent se coucher sans dire bonsoir. On réalise soudainement qu’on est seul dans son salon. Et là c’est pareil, on regarde le smartphone, se demandant s’il y aura une réponse… ça ne bouge pas… On pose l’appareil, on revient. Rien.
Ça y est !
Piégé dans la boucle toxique de la dépendance à autrui !
Surtout éviter d’en rajouter avec des messages du genre : » — fâché ? tout va bien ? t’es mort ? tu ne m’aimes plus ? Alllllllllllô ! »
Il parait que c’est fréquent dans notre monde moderne où les gens conversent dans les transports et vous oublient en changeant de métro. Ou bien parce que d’autres messages sont arrivés, d’autres interlocuteurs et que peut-être vous n’étiez là qu’en palliatif, en attendant mieux… Certains tiennent des conversations multiples. Du coup, vous voici suspicieux et jaloux, de nouveau attrapé dans une autre boucle toxique…
Les réponses suggérées automatiques
Est-ce pour compenser ? Voici que les applications téléphoniques sont de plus en plus nombreuses à suggérer des réponses automatiques. Ce qui interroge quant à la confidentialité réelle des messages… Elles ont l’élégance de « l’intelligence artificielle », c’est à dire aucune et peuvent parfois suggérer des réponses cocasses…
Il pourrait y avoir une suggestion automatique : « — vous n’avez pas répondu à votre interlocuteur ou interlocutrice, souhaitez-vous conclure cette conversation ? Voulez-vous ignorez ou bloquer à tout jamais les échanges ? «
Le retour anodin
Inutile pourtant de paniquer et se livrer à de fines élucubrations psychologiques : la plupart du temps, votre correspondant-e se manifestera spontanément en reprenant l’échange laissant en plan la discussion d’avant ou changeant de sujet comme si de rien n’était… L’expression « arriver comme une fleur » je crois…
Parfois même, la réponse sera apportée lors d’une rencontre au café : « — elle était trop drôle ta photo, je n’ai pas eu le temps de répondre… »
Ah, oui, c’était donc ça, la faute au temps qui manque…


Un mot en retour ?