Confronté à la « gestion » problématique de mes écrits (les poèmes entre autres) et dans l’impossibilité devant la masse de procéder à un tri sélectif et un classement systématique, je me suis dit l’autre jour qu’il fallait penser à un flux (ce que j’écris) qui constitue une réserve ou un stock à partir duquel je pourrais puiser pour mener à bien des projets. On peut avoir le projet d’écrire un roman. En matière de poèmes, on travaille souvent « à l’unité », au fil de l’eau. Puis je me suis dit que cette notion de projet méritait d’être critiquée en elle-même… Alors c’est quoi ton ou tes projet-s ? Une question de flow, de style, d’alignement plus que d’objet…
La mode des projets au risque de l’asservissement
Sur Mastodon un message attirait ce matin mon attention à propos d’ un très bon article de Pablo Maillé sur Usbek et Rica. Faire des « projets » est-il forcément capitaliste ? Il y interroge la philosophe Amaena Guéniot qui vient de sortir son premier essai, « La société des projets » (CNRS éditions, 2025) que je vais chercher en librairie… Je vous invite à lire l’article qui nous rappelle comment sous couvert de « projet », l’économie capitaliste en a fait un outil d’asservissement.
Celles et ceux qui ont travaillé dans l’enseignement ces trente dernières années ont vu la multiplication des projets : projets d’école, d’établissement, de circonscription où chacun élaborait ses propres diagnostics (avec plus ou moins de liberté), fixait ses cibles au service supposé des programmes nationaux pour faire progresser les élèves. Sous une apparente responsabilisation ou de liberté d’action, la contrainte était tout de même de « faire avec les moyens du bord ». Il y eut une époque limitée où le ministère allouait des crédits sur la foi des projets, ça n’a pas duré. Cela devenait souvent des « usines à gaz » que les enseignants ne regardaient plus eux-mêmes une fois le projet rédigé qu’au moment du bilan. Et d’ailleurs chacune et chacun avait (a ?) son propre projet de classe. Et quand il faut partir en classe de découverte, on fait encore un projet… Quand ça ne tenait pas de l’emboîtement de poupées russes, la multiplication d’injonctions et d’objectifs, les dispositifs d’évaluation et de suivi, stérilisaient de fait l’action et la souplesse. On avait pourtant déjà eu l’exemple de la planification soviétique et de la manipulation des chiffres…
On somme parfois les personnes handicapées d’imaginer « leur projet de vie ». Je crois qu’on demande cela également aux chômeurs, aux personnes en réinsertion… Alors qu’en réalité celui qui a réussi ses études et trouvé un emploi qui lui plaît n’a en général pas été contraint à une telle formalisation.
Se méfier de ses propres projets
C’est important d’avoir des projets, de se mettre en action… mais il est à mes yeux capital de bien définir ce que l’on attend de ces objets ou projets et de ne pas asservir ou sacrifier toute notre vie à leur hypothétique réalisation.
Si j’ai le projet d’écrire un roman mais que je suis incapable de dire pourquoi, ce que je souhaite apporter de particulier, en quoi il est « nécessaire » que j’écrive ce texte, alors je peux laisser tomber.
Il en va de même si j’ai le projet de laisser tomber une addiction ou de me marier…
Amaena Guéniot évoque dans l’article cité plus haut le point suivant : Il faut développer des activités que je qualifierais d’improjectives, c’est-à-dire qui sont elles-mêmes leur propre fin : la fête, le jeu, la danse…
J’aurais envie encore de parler de « style de vie » (vouloir « vivre en poésie » c’est adopter un style de vie) cohérent avec nos valeurs, ce en quoi nous croyons. C’est de cet alignement que naîtront des projets. C’est parce qu’on pourra y plonger en étant dans « le flow » qu’on pourra les mener à bien et gagner grâce à eux non pas la finalisation d’un objet, mais d’un objet singulier auquel on aura apporté ce « quelque chose » venu de notre propre créativité.
Je ne veux pas de projet pour me conformer à une attente sociale supposée mais plutôt comme un travail émancipateur et choisi, qui va m’enrichir en sortant des circuits habituels des schémas économiques en place… Ce projet doit s’inscrire dans une dynamique sociale. J’apprends, je crée, pour partager et en réalité parce que ça permet de prendre soin de soi ou d’autrui.
Sinon, on fait comme j’ai fait lorsque j’ai été libéré de mon obligation d’aller travailler pour la patrie : un « burn-out » du retraité, auto-conçu !
Nombre de personnes que j’ai vu en burn-out dans l’enseignement s’étaient elles-mêmes rajouté des contraintes comme s’il s’agissait de gagner une compétition.
Patience
Si l’inactivité peut anesthésier, ce n’est pas la précipitation ou le choix d’un nouveau projet parce qu’il faudrait s’en donner un qui doit me guider. C’est plutôt par la mise en place d’un style de vie, comme un jardin propice à la venue des plantes et des oiseaux, que l’on pourra imaginer des projets cohérents avec ses propres valeurs… sans oublier dans le fil de l’article cité, que certaines activités sont des projets intéressants en eux-mêmes par ce qu’elles apportent sans pour autant donner lieu à une « production »…


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