J’ai renoncé à l’héritage


la maison sur la mer

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3–5 minutes

J’ignore en quoi il consiste vraiment. Peu importe. Ce n’est pas par crainte des dettes. J’ai renoncé à l’héritage. Par principe. Pour n’avoir rien à devoir. Pour me sentir libre même si l’oubli total est impossible. Ne pas avoir de ressentiment ni de sentiment de culpabilité. Laisser simplement cet inconnu qui fut une sorte d’imposture de père à son histoire et ses questions.


Chacune, chacun construit sa résilience comme il peut

J’ai beau chercher, je ne trouve pas de bons souvenirs avec lui, pas de paroles ou de gestes affectueux, pas d’attention sincère.

Je ne l’ai jamais appelé que par son prénom. Il en changea parait-il dans la dernière période de sa vie.

J’ai pardonné : cela n’occulte pas le réel d’heures au temps de l’enfance qui furent nourries de violence psychologique surtout mais aussi du spectacle de violences physiques.

Je n’ai jamais été battu par ce monsieur. Mais j’ai vu ma mère battue, ma sœur battue. Je leur dois de l’écrire. L’une est morte depuis longtemps, l’autre a sa colère vive. Je suis celui qui sait. Quand tu es môme et que tu ne peux rien faire qu’être le spectateur impuissant, tu ne peux que choisir ton camp et garder en toi la sourde honte. Nous éloigner nous sauva. Les rares tentatives de renouement furent douloureuses, infructueuses, murées de secrets. La peur resta le marqueur premier et même adulte vint me tarauder par vagues…

Elle est bien banale cette histoire. Elle date déjà…

On pourrait en faire l’emblème des ravages du patriarcat ou plutôt de ces nombreux géniteurs incapables de s’occuper de leurs enfants une fois séparés de leur compagne.

A contrario, sans fierté particulière, je me suis bien sorti de tout cela et d’autres secousses qui ne manquèrent pas. J’ai tracé ma route, j’ai rencontré des gens formidables appartenant à des univers très différents. J’ai appris de façon empirique et je n’ai pas terminé d’apprendre.

Surtout, j’ai su reconnaître ces personnes, filles ou garçons, différents par leurs histoires, qui partageaient cette ultra sensibilité née d’expériences de vies aussi douloureuses qu’injustes. Amours, amis, rencontres, élèves, collègues, quand je n’étais pas qu’oreille à vos confidences, nous avons su faire alliance et si je vous ai fait du bien, vous m’avez sauvé. C’est à vous que je suis redevable, à jamais.

Des gênes, un nom de famille

Les marqueurs de l’expérience, de l’éducation, quelques gênes, un nom de famille un temps abhorré, rien de tout cela ne saurait ni vous réduire, ni vous définir. Les ressemblances ne sont que des apparences.

Si j’avais pu, si ce n’était pas si compliqué, je serais allé au tribunal pour achever de défaire un lien factice. Plus de trente cinq ans que je n’avais pas vu le monsieur… J’ai découvert il y a peu qu’il s’était installé tout près de l’une des maisons où je vivais en province croyant m’être éloigné de lui ! Je ne développerais pas une histoire d’autant plus étrange qu’on vit le monsieur réitérer à plusieurs reprises la même attitude vis à vis de ses enfants nés de plusieurs lits comme dirait le notaire…

En faisant acte de renonciation à la succession, je pose que je refuse d’être héritier. Mes droits tombent. Je ne saurai rien de ce qu’il a pu écrire dans son testament. Il était assez doué pour écrire des horreurs à ses propres « enfants ».

Je crois beaucoup plus aux liens de cœur, aux gens qui se choisissent, plutôt qu’aux liens de famille complexes et pas toujours émancipateurs. Personne ne possède personne.

L’exercice imposé qui consiste à créer sa vie n’est pas si simple mais je ne le regrette pas.

Je ne renie pas le passé mais je refuse l’emprise d’une personne même morte sur ma vie.

Alors j’ose parler de libération.

Sa vie, c’est la sienne. Je la lui laisse, il ne m’intéresse pas de remuer « la soupe amère du père ».

Ma propre succession

En discutant avec les uns et les autres, je me suis dit que j’allais aussi réfléchir sans esprit morbide à ce que je laisserai un jour à mon tour et comment.

Je ne possède quasiment rien, mais il faudra que j’organise progressivement l’allégement qui facilitera le travail de celles et ceux qui auraient à gérer le moment où je serai mort.

Se libérer des objets, veiller à distribuer l’argent utilement, faire que les funérailles soient aussi simples et légères que possible. C’est une sorte de politesse à laquelle nous devrions toutes et tous songer.

Je trouve d’ailleurs que notre société est peu encline à oser parler de ces questions. Je n’ai aucune intention de mourir prochainement et passer largement les cent ans m’amuserait si je ne suis pas trop gâteux et si je bande encore de préférence.

L’héritage en lui même, dans sa conception matérielle, est une notion bien étrange, source des inégalités en France comme dans nombre de pays. Un vrai tabou, un objet de conflits…

En tout cas, sans me réjouir, je sais que je n’ai plus peur.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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