La formulation peut surprendre. Comment habitez-vous votre prénom et votre nom ? Comment vous sentez-vous avec ces éléments de notre identité qui sont portés par notre carte d’identité, qui s’incarnent dans nos interactions avec les autres ? J’ai mis longtemps à savoir composer avec.
Le prénom
J’aime bien mon prénom et excepté un temps, avec ma petite sœur, j’ai échappé aux sobriquets, aux diminutifs.
Pendant l’enfance, il était réservé à la maison. À l’école, on ne m’appelait que par le nom de famille. C’était un peu comme la blouse portée pour ne pas se salir à l’intime. Même entre copains, c’était le nom de famille. Le prénom c’était réservé aux amis, aux cousins…
Ce n’est qu’à l’école normale que j’ai commencé à l’entendre. Et encore pas de toutes et tous.
Dans mon métier d’enseignant, entre collègues, on l’employait mais pas systématiquement. On se disait « cher collègue ». Dans mon métier de cadre, oui, on l’employait entre nous. Parfois un supérieur hiérarchique qui n’aurait pas toléré que l’on fasse de même avec lui, osait le prénom. Dans certains cas, à la tribune de certaines réunions ou de conférences, l’idée était de laisser croire à une forme de connivence. Je n’ai jamais aimé ça. Une façon pernicieuse d’inféoder « son collaborateur ».
J’ai toujours eu le tutoiement parcimonieux avec les supérieurs et encore plus avec les personnes que « j’encadrais »… très délicat si j’osais le prénom sans en avoir le retour…
Mon nom de famille
Ce nom m’a longtemps posé trois problèmes : sa laideur, son image, la question « patronymique ».
Ce nom de famille, très présent en France et au Québec, désignait des personnes qui venaient de Bretagne. Nombre de bretons se sont expatriés pour travailler à Paris et on les nommait « breton » ou « le breton ». Des migrants quoi.
D’ailleurs, si je n’aime pas mon nom, je détestais encore plus « le breton ». Je trouvais là de vieux restes de la domination des français…
« Breton ! tu viens de Bretagne ? «
La célèbre chanson sur les chapeaux ronds venait vite. Ce n’était pas très méchant, mais c’était moqueur et peu flatteur.
En CE2 ou CM1, n’en pouvant plus du harcèlement dans la cour d’un petit chef de bande, j’inventais que je venais peut-être de Bretagne mais que justement, j’étais le descendant d’Anne de Bretagne duchesse et reine de France. J’invitais le dit chef de bande qui se moquait de moi, à vérifier dans le dictionnaire et qu’il trouverait Anne de Bretagne. Le lendemain, il vint admiratif, confirmer devant les copains que j’avais dit vrai. Elle était bien dans le dictionnaire. Le garçon n’était pas allé assez loin dans les liens de causalité, mais j’en tirais estime et notoriété à bon compte.
Pas longtemps. Le collège en rajouta, et des « bretonnes » et des « bretonnettes » avec quelques sous-entendus malins.
Plus tard, y compris en milieu professionnel, ce nom m’assimilait à une identité bretonne – y compris je me souviens avec une inspectrice générale – alors que je suis tout autant berrichon, solognot, franc-comtois… avec quelques préjugés associés aux bretons…
Je trouvais ce nom laid, il était moqué et renvoyait à un régionalisme idiot.
Il y avait bien un type à la radio qui disait la météo et portait ce nom, et le poète.
Surtout pas André Breton

Lapsus d’une prof de lettres au lycée m’appelant avec le prénom du pape du surréalisme, et se reprenant avec tout le mépris qu’elle me vouait « ah, non, surtout pas André Breton ».
Le nom du père
Longtemps ce nom de famille me fut difficile. Il renvoyait à mon père. J’avais une très mauvaise image de lui qu’il ne fit rien pour réparer. Il ne m’aimait pas comme un père aurait dû aimer son enfant et j’avais trop peur de lui. Notre histoire était trop difficile. Tout ce qui me le rappelait me repoussait.
C’était comme une étiquette qui me collait et difficile à porter.
Aujourd’hui il est facile de changer d’état civil, de prendre le nom de sa mère, de combiner les noms de la mère et du père. Certains changent carrément de nom plus par souci d’intégration, de normalisation…
Quand je me suis lancé sur le net par exemple, j’ai été tenté par un pseudonyme.
De nombreuses personnes vont quitter le nom du père par « ressentiment » et non par adhésion réelle à un nom avec lequel elles se sentiraient plus épanouies.
Ce serait compliqué d’inventer soi-même son nom et son prénom…
Habiter son nom
Il y a de vrais connards qui conduisent des voitures du même modèle que la mienne. Cela ne suffit pas pour faire de moi un connard. C’est la façon de conduire sa voiture qui compte (passons sur l’achat).
Certes, difficile de travailler dans l’humanitaire si on s’appelle Hitler (encore que…) mais chacune et chacun est responsable de ce qu’il fait de son propre nom, de la façon où il l’habite, un peu comme un locataire prend soin de la maison qu’il occupe.
Tant pis si le locataire précédent n’était pas top.
Le nom et le prénom
Il y a quelques années j’avais lancé un groupe Facebook qui a été le plus absurde et le plus ingérable : il réunissait exclusivement des Vincent Breton. Nous avions quelques indices, des photos… mais les conversations prirent vite une tournure folle quand il fallait expliquer à Vincent Breton ce que Vincent Breton avait dit à propos de Vincent Breton. Le gag tourna court.
Il y a peu, une personne qui n’avait certainement pas beaucoup lu le journal ici, m’écrivit en pensant s’adresser au général Vincent Breton. C’était pour le féliciter de ses propos et de sa proximité avec le président. Je me suis un peu amusé dans les réponses…
Il arrive aussi un peu de confusion avec un Vincent Breton qui chante et un autre qui fait du théâtre… moins avec l’industriel canadien qui est je crois dans la viande.
Est-ce que j’ai plus en commun avec ces personnes qu’avec des Robert Dupont ou des Charles Martel ? À part l’amusant de l’homonymie, jusqu’au risque de la confusion… non.
Il y a cependant une façon d’habiter son prénom et son nom en les faisant « vibrer » ensemble à sa façon. Au lycée, je perturbais déjà certains profs car j’écrivais « Vincent Breton » et nom « Breton Vincent »…
Il y a des gens qui se présentent encore comme dans la liste du cahier d’appel. Non ce qu’il faut faire chanter c’est ce qui fera la singularité.
J’ai été très proche d’un Vincent. Nous avions trouvé une façon de faire sonner nos deux prénoms qui créait une sorte d’identité sonore.
Sur certaines applications on peut donner un « accent » à l’énonciation de son prénom et de son nom. Certains d’ailleurs m’ont appelé parfois « braiton » ou même « braitounn » selon leur origine…
Au delà, j’ai découvert qu’ayant peu de racines, je pouvais me réinventer dans mon nom et mon prénom. Sans nier les clins d’œil de l’Histoire, je ne m’inféode pas à une « dynastie ». C’est encore plus vrai depuis que je suis orphelin « complet ».
Je suis libre en ma maison, libre en mon nom et mon prénom…
Je m’appartiens.
Une amie m’aurait vu avec un autre prénom, un autre m’avait incité à prendre celui de ma mère (encore plus laid) … ça n’aurait pas de sens si tard.
Je ne me réduis pas à un prénom et un nom. Mais je les habite, au mieux, avec ma dignité, mes valeurs, ma personnalité… je me dis que ce n’est pas moi qui aurait quelque indignité à continuer de me désigner ainsi.
Mon prénom et mon nom s’associent. Ils composent une signature. Les gens qui me connaissent ne se trompent jamais de prénom ou de nom. D’ailleurs toute signature est toujours unique.
Il fut un temps où l’on m’appelait beaucoup par ma fonction, même dans la rue. Je trouvais ça réducteur et en même temps sécurisant. Les uns c’est Monsieur l’Abbé, moi c’était Monsieur l’Inspecteur. Mais il fallut ranger l’uniforme et en quelque sorte se retrouver, faire amitié avec cette identité… L’avantage c’est que ça se rythme ou pulse très bien… Il y a une dynamique amusante et une créativité que j’investis aujourd’hui avec distance et humour.
J’aurais pu m’appeler Marcel Dugenou. J’aurai trouvé quelque chose à faire avec.
Et vous ?

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