C’est complexe dit l’un. L’autre dit qu’il suffit d’un peu de bon sens. Pourquoi et comment je simplifie les choses ? C’est un travail. Peut-être celui de ma vie. Il commence en interrogeant ce que je fais, pourquoi je le fais et le retour que je peux en avoir. S’il y a une élégance dans la simplicité, l’esthétique touche l’éthique pour dessiner un style de vie. Cette recherche de simplification, je l’éclaire à la volonté de vivre en poésie.
Retenir l’attention par la simplicité
Le foisonnement du cabinet de curiosités cherche à nous attraper. Notre rêverie parfois y trouvera de quoi nourrir la sérendipité. Mais tout y est savamment organisé.
La syllogomanie sous des formes plus ou moins exacerbées jusqu’au syndrome de Diogène, agit au contraire comme un repoussoir pour le visiteur.
Nous avons connu ce temps où la technologie déployait ses potentialités en rendant le moindre appareil complexe à manipuler. Les plus vieux se souviennent des télécommandes nanties d’un nombre incroyable de boutons. Les tableaux de bord des voitures rappelaient à une époque ceux des avions. Il fut un temps où programmer un simple radio-réveil demandait une sacré courbe d’apprentissage, pour au final n’utiliser qu’une ou deux fonctionnalités.
La société de l’information en a rajouté. Entre flux rapide et incessant où l’on attire notre attention par le scandale, le buzz, le cri ou l’effet d’empilement, la submersion numérique d’images, d’archives, de traces… la pensée peine à organiser les choses. Et ce d’autant plus que les géants du Web ont vite compris l’intérêt de nous manipuler. Plus que des diffuseurs, ils sont devenus des capteurs de (nos) données.
Réservé d’abord au « happy few » un mouvement inverse s’est dessiné avec les produits Apple. Mais s’il y a eu simplification, travail formidable sur l’ergonomie ou l’esthétique, l’usager s’est vite trouvé dans un monde clos sur lui-même.
Le site lui-même
Le travail n’est pas simple à mener. Le site lui-même a pris des formes et des orientations diverses. J’aurais dû conserver des traces. J’ai cheminé. Au début, le but était de réussir à publier. Puis, les compétences augmentant, on comprend que l’on peut et doit travailler la « performance », la rapidité… Dans le même temps la technologie a offert la possibilité d’enrichir un site de nombreuses fonctionnalités, d’effets… Jusqu’à découvrir que cela complexifiait la gestion quotidienne. Les interactions entre fonctionnalités peuvent engendrer des accidents, créer de l’insécurité…
Visiteuses et visiteurs pouvaient / peuvent se perdre dans le foisonnement des articles, certaines pages peuvent tomber en désuétude ou simplement dans l’oubli. Passé il y a peu dans la logique d’un « univers digital », j’ai mieux appris à me placer du point de vue de l’usager. Mais on peut avoir des « fidèles » comme des gens de passage. J’ai cru un bref temps pouvoir organiser les choses, les simplifier en créant des sous-domaines. J’ai compris assez vite que le travail en tuyaux ne faisait pas un instrument, un « orgue » pertinent et cohérent.
Parfois, on se laisse influencer par des « conseilleurs » qui ne s’appliquent pas à eux-mêmes les impératifs qu’ils énoncent. Il ne s’agit pas d’écrire pour les moteurs de recherche mais pour des personnes vers lesquelles on souhaite communiquer. Je n’ai rien à vendre et je vois assez vite les limites du « renforcement narcissique » que peut favoriser la notoriété. Il s’agit de préférer la sincérité, l’expression de valeurs. L’utilité d’écrire se décline en cohérence avec ce qui me guide : apprendre pour créer, partager pour créer du lien et prendre soin…
Le site s’est libéré du clinquant, des statistiques, des commentaires même, des recueil de données, des abonnements (il y a un fil RSS beaucoup plus simple et discret), de la diffusion sur de multiples réseaux sociaux. Et si l’on en croit l’hébergeur, il n’a pas perdu de public, bien au contraire ! Je ne suis plus présent que sur Mastodon alors que je parlais du site auparavant sur environ 5 réseaux sociaux mais les interactions y sont plus conséquentes…
Simplifier n’est pas sombrer dans le binaire ou le piège du « bon sens »
Il y a partout des intégristes de la pensée qui voudraient réduire le Monde entre méchants et gentils, bien et mal, bon ou mauvais. Simplifier n’est pas nier la complexité. C’est l’intégrer.
J’aimais bien le terme de simplexité. Edgar Morin je crois l’employait à une époque. Il s’agit sans les réduire, de rendre lisibles ou compréhensibles des notions qui seraient difficiles et complexes. J’aimais bien faire ça avec les élèves.
Simplifier n’est pas se laisser guider par le simple « bon sens ». Parce que justement le « bon » n’est souvent qu’un préjugé. Il faut savoir penser à contre-courant.
Par exemple, on a pensé qu’il était de « bon sens » de placer des portiques pour détecter les armes à l’entrée des établissements scolaires américains, ça n’a pas fait baisser la violence.
Le « bon sens » est souvent la réponse des conformistes, le refus de questionner la réalité, de dépasser les apparences.
Questionner ce qui est essentiel
Cela commence avec les placards que l’on doit régulièrement désencombrer. Qu’est-ce qui est essentiel pour que la pensée puisse s’éclairer ?
Il faut se libérer de l’anecdotique, du superflu. De ce qui nous fait perdre du temps, non pas qu’il ne faille pas réapprendre l’ennui ou l’apparente inactivité, mais refuser les interruptions, les empêcheurs de penser, de se centrer.

Est-ce que c’est utile ? Est-ce que j’en ai besoin ? Est-ce que ça peut me faire du bien (dans le sens ne pas me nuire ou nuire à autrui) ?
Souvent je me dis aussi : est-ce que c’est une trace que j’aimerais laisser après ma mort, qui n’encombrerait pas celles et ceux qui trouveraient tel objet, tel texte… ?
Est-ce que ça me rend heureux ? Ou peut rendre heureux quelqu’un ?
Il ne s’agit nullement de sombrer dans l’austérité. Il est essentiel pour moi de pouvoir chanter ou de manger de « bons aliments », c’est à dire nutritifs, non nuisibles à ma santé et qui me fassent plaisir.
Il faut alors questionner ce qui me fait vraiment plaisir… et c’est intéressant pour guider les principaux actes de nos vies. Pas plaisir au sens de récompense immédiate et facile comme un morceau de sucre suggère au cerveau une satisfaction provisoire…
Chacune, chacun voit bien la différence entre se gaver de chocolat bas de gamme et déguster un carré d’un chocolat de qualité…
Ce qui me fait vraiment plaisir, ne nuit à personne, mais « m’ouvre des portes », m’enseigne, me révèle… me relie.
L’accumulation, la compétition, la débauche d’effets, l’argent appartiennent à un monde de vanités, qui ne serait rien s’il n’était une fuite mortifère dangereuse pour l’humanité.
À la fin de ma vie, j’espère avoir su m’alléger les choses.
Le Zen peut être une illusion, un clinquant
Le luxe de certains appartements qui se prétendent zen, n’est que clinquant convenu. Il n’est qu’une forme d’égoïsme, parfois condescendant.
Je suis beaucoup plus intéressé par la simplicité du pauvre… tout en sachant que dès qu’il aura un peu d’argent, il voudra imiter le clinquant du riche.
Il ne suffit pas de manger du Quinoa pour atteindre la pureté. Et je me méfie beaucoup de celles et ceux qui penseraient devoir et pouvoir l’atteindre.
Un travail
L’esthétique sans éthique ce n’est rien. L’élégance c’est la ligne simple. Mais il n’y a rien de plus difficile que d’être simple. C’est pour cela que je parle de travail. C’est un travail permanent. Il me faut être dans le flow et ne pas se refuser aux sensations, aux émotions, aux intuitions…
La recherche de la simplicité c’est affaire d’alignement, de cohérence, de paix.
De confiance ? Car il faut oser souvent élaguer, s’exonérer… pour vivre plus pleinement ce que la vie offre…
Et la poésie ?
Elle viendra comme un fil conducteur. Une manière d’être relié, en vigilance, à soi et au vivant. Du quotidien au mystique, il n’y a qu’un pas.
Les poèmes de Guillevic ont une apparence simplicité, qui est on le sait le fruit d’un travail qui rappelle celui du menuisier…
Le menuisier
J’ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.
J’ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.
J’ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.
J’ai vu le menuisier
Approcher le rabot.
J’ai vu le menuisier
Donner la juste forme.
Tu chantais, menuisier,
En assemblant l’armoire.
Je garde ton image
Avec l’odeur du bois.
Moi, j’assemble des mots
Et c’est un peu pareil.
GUILLEVIC, Terre à bonheur (Seghers)

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