La dernière fois…


Potentille

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5–8 minutes

On se souvient dit-on souvent de la première fois. La dernière fois, c’est plus compliqué. C’est « la dernière fois » dit-on à l’enfant qui fait une bêtise. Mais on ne s’en souvient pas toujours. Voulue, ou survenue par accident, la dernière fois n’a pas toujours la même teneur, ni la même saveur. Petite promenade du côté de « la dernière fois ».

Je ne me souviens pas

Je ne me souviens pas de la dernière fois où nous avons fait l’amour. Je sais comment nous le faisions habituellement, avec quelle intensité. Mais la dernière fois ? Je ne saurais dire l’heure ou le jour, si c’était en haut, ou en bas. Je ne me souviens pas quelle tenue tu portais, quel parfum j’ai respiré dans ton cou. Je ne me souviens pas si tu étais venu me retrouver sous la douche comme souvent, ni si je t’avais raccompagné et où. Aucun souvenir.

Je ne me souviens pas non plus du dernier jour où je suis allé travailler. Je sais que j’ai rangé mes affaires, que j’ai déposé les clés. Mais précisément, qui ai-je vu ce jour-là, quels appels ai-je pu passer ? Quelle a été ma dernière tâche ? Quel dernier dossier ai-je traité ? Aucune idée. Probablement ai-je pris soin de récupérer mes affaires personnelles. Je ne me souviens pas lesquelles. Je ne me vois même pas descendre l’escalier en me disant que c’était la dernière fois et que je n’irai plus jamais travailler contre un salaire. Je ne me souviens pas si j’ai entendu la porte métallique du bâtiment claquer derrière moi, ni du temps qu’il faisait, ni qui j’ai croisé, ni ce que j’ai fait en rentrant, ce que je me suis dit. Aucun souvenir.

Ces dernières fois

Il y a des jours où l’on sait explicitement que c’est la dernière fois. On l’a prévu, décidé, choisi. Pas de surprise. Il y a d’autres fois où c’est la vie qui décide pour nous. Ou les aléas, ou la mort plutôt.

Aujourd’hui, il suffit d’un message numérique et vous découvrez que c’était la dernière fois. D’une certaine façon, on n’est pas vraiment surpris. C’est la technologie.

Un enfant meurt sous les balles d’un soldat. C’était sa dernière fois. Il n’a pas eu le temps d’y penser. Cette dernière fois est l’affaire des vivants.

La guerre, on avait promis que ce serait la dernière !

Quand elle est partie à l’hôpital, malgré nos dénégations, elle savait avec une certitude absolue qu’elle ne reviendrait jamais. Il n’y avait pourtant pas de raisons spéciales ou plus alarmantes. Mais elle savait. Elle nous l’a dit et répété tranquillement, calmement. Ce n’était pas une coquetterie. Elle n’avait aucun doute là-dessus. C’était sa dernière fois. Nous ne voulions pas concéder que son intuition était la bonne. Impossible à formuler même s’il fallait bien qu’un jour « ça arrive » et que ça ne nous étonnait pas au fond. Quand elle est revenue, c’était morte, dans une housse en plastique. Bleue. Ça je m’en souviens.

La dernière fois que je suis allé au cinéma je m’en souviens bien. Mais il y en aura d’autres. Comme aller au restaurant, au théâtre, à la plage. En principe.

Il y a des choses que je ne referai plus jamais, c’est obligatoire.

Il existe des lieux que je ne suis pas certain de revoir. Je ne sais pas que peut-être je ne retournerai jamais à Limoges.

Je ne ferai peut-être pas l’effort de retourner un jour à Paris. Mais alors c’était quand la dernière fois que j’y suis passé ? Chez qui ? Pour quoi faire ?

Il existe des personnes, je ne les reverrai jamais. C’est évident. Je ne crois pas à la vie éternelle, à la vie après la mort… Il y a même des gens, je serai très heureux de ne pas risquer de les revoir. Mais ça parait-il, il ne faut pas le dire.

Impensable

— Je ne veux plus jamais te voir !

Ça je l’ai dit et fait. Pas toujours.

Il existe ces choses que je ne ferai jamais. Ce ne sont pas des dernières fois. Ce sont des impossibilités, des impensables. C’est une autre histoire. Une histoire de choses jamais faites.

Le dernier poème : est-ce que je saurai que ce sera le dernier ? Ou la dernière chanson ? Ou la dernière promenade avec tel ou telle ?

Il y a des choses qui ont été à la fois la première et la dernière fois. Je crois que Sébastien n’est venu qu’une seule fois avec son immense vélo hollandais qu’il avait porté jusqu’au sixième étage de crainte de se le faire voler. Puis il est reparti au Luxembourg. Je ne l’oublierai jamais.

Ces moments-là, ceux qui sont à la fois la première et la dernière fois, ce sont des parenthèses. Comme une bulle dans la vie. Une bulle qui vogue, précieuse mais impossible à rattraper.

J’avais un ami qui détestais que je lui dise « Adieu » car il avait la crainte de l’abandon et que l’on ne se revoie jamais. J’avais beau lui expliquer que cette formule était employée par de nombreuses personnes, dans de nombreuses régions sans que ce soit définitif, ça lui était insupportable. Il fallait dire « au revoir ».

Il y a pourtant des personnes qui vous disent au revoir mais que vous ne reverrez jamais. Parfois, elles le savent mais ne veulent pas se faire remarquer, ne pas vous faire souffrir ou simplement manquent de courage.

En me quittant sur le trottoir à deux pas du Canal St Martin, une personne avec laquelle nous avions vécu six ans me dit : — De toute façon nous finirons nos jours ensemble.

C’était un étrange aveu. Nous nous quittions sans cesser de nous aimer. À cause d’impossibilités sourdes qui se mettaient en travers de nos chemins. Ou parce que nous n’étions pas prêts. Je nourris toujours l’espoir de ces secrètes retrouvailles. C’est un peu un piège au moment où je vieillis : il faut que je garde la place chaude pour cet amour qui peut-être ne reviendra jamais et que je ne saurais pas retrouver. L’attente pour que ce ne soit pas la dernière fois. Je t’aime.

De toutes les dernières fois, il y a cette chose étrange : je n’ai jamais cessé d’aimer qui j’ai aimé un jour. Même si c’est différemment. La séparation, la dernière fois, le dernier moment ne tranchent pas en moi l’essence de la rencontre.

Des perles au collier de la vie

Chaque dernière fois est la petite perle précieuse du collier que je porte.

Parfois lorsque j’éteins la lumière avant de m’endormir, je me dis sans tristesse, mais comme une sorte d’avertissement intérieur : — c’est peut-être la dernière fois que j’éteins la lumière.

Et très souvent le lendemain matin, je me dis : — tiens ? Je ne suis donc pas mort.

Alors je dis, « encore une journée à vivre » et je ne m’en plains pas.

Un homme dont je ne sais plus le nom, racontait en présentant son livre, qu’il avait décidé de mourir à l’âge de 75 ans parce que cela lui semblait l’âge acceptable. Je ne sais pas s’il a prévu que ce soit à l’heure précise où il aura ces 75 ans ou si ce sera à la fin des 75 ans.

J’aurais tendance à me dire, « encore une fois ! » à m’accorder un sursis, sauf si…

Toutes ces dernières fois ne sont au fond que des petites morts. On en ressuscite plus ou moins bien.

À un ami que je retrouvais :

Quand-est-ce qu’on s’est vus pour la dernière fois ?

Déjà ?

Ce n’était pas la dernière alors.

Pas la dernière !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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