Le grand-père d’Unique lui a laissé une lettre. De cette lettre naitront des projets formidables. Cinquième épisode des aventures d’Unique le conte feuilleton d’octobre 2025, à raconter aux enfants
à lire
Le cahier rouge était empli d’une écriture fine et penchée mais lisible. Toutes les pages étaient écrites, jusqu’à la dernière. Parfois, son grand-père avait donné des numéros aux chapitres. Surtout, on découvrait au fil des pages, comme des clins d’œil, d’amusants petits dessins dans la marge.
Des fleurs, des animaux, de petits personnages. Certains souriaient, semblaient s’amuser. On aurait dit qu’ils escaladaient les paragraphes tels de petits lutins farceurs. Elle posa avec respect le cahier du grand-père sur le lit, près d’elle. Elle se dit qu’elle prendrait le temps de le lire plus tard, à tête reposée.
Le cahier bleu était un peu plus grand que celui du grand-père. Ses pages étaient douces sous la main et sentaient bon le papier, la lavande. La couverture rigide était bleue oui, d’un bleu profond qui faisait penser à la mer comme au ciel. Elle était faite d’un très beau tissu tendu sur un carton rigide. Elle contempla le cahier longuement, le serrant à deux mains devant elle. Ce cahier était si beau qu’elle se dit qu’elle y écrirait sa vie avec soin, avec une belle plume trempée dans de l’encre violette. Elle n’oublierait pas son grand buvard.
Elle s’imaginait déjà, écrivant dans son cahier à la petite table de sa chambre au village, ou même, à la grande table de bois épais qui se trouvait dans la salle à côté.
Unique avait relu plusieurs fois la lettre du grand-père. Elle ne comprenait pas tout. Elle comprenait qu’elle était responsable de la maison, du petit âne et même de Vaurien qui grattait à la porte.
Il fallait qu’elle rentre au village.
Aurait-elle la force d’atteler la carriole ? Elle la trouva derrière la petite cabane de l’âne. Celui-ci comme s’il avait compris, s’était déjà positionné entre les bras de la voiture. Il n’y avait plus qu’à l’atteler. Il se laissa faire en frétillant de plaisir. Ses sabots claquaient d’impatience sur le sol de terre battue.
Unique rassembla ses affaires. Elle n’oublia pas les cahiers.
Avisant soudainement le grand jardin, elle découvrit que le potager en contrebas comptait nombre de choux et de salades, de navets, de carottes et autres légumes dont elle ne savait pas toujours le nom. Bien plus qu’elle ne l’avait envisagé à son arrivée. Bien plus qu’elle ne saurait en manger, ni même sa famille toute entière. Laisser tout perdre ?
Il n’en était pas question.
Suivie de Vaurien qui jappait en s’amusant à ses côtés, Unique poussa devant elle la brouette. Elle fit de nombreux voyages du potager à la carriole pour y entreposer les nombreux légumes magnifiques que Singulier avait fait pousser. Il y en avait à profusion ! Des courges, des concombres, des potirons ! Ce jardin donnait beaucoup vraiment. Des pommes de terre, des salsifis ! La terre riche et magique donnait des légumes en abondance et en toute saison. Unique ne ménagea pas ses efforts et bientôt la carriole déborda. On aurait dit une marchande de légumes !
C’est alors que l’idée lui vint justement de vendre ces légumes au marché du village après en avoir réservé une petite quantité pour sa famille.
Voici qu’elle commençait à dessiner dans sa tête des projets pour l’avenir.
Il ne fallait pas perdre de temps. Les jours raccourcissaient vite en cette saison.
Unique ferma la maison, fit grimper le chien dans la carriole, attela le petit âne, claqua de la langue comme le faisait son grand-père. Le petit âne trottait à vive allure. Et ils se retrouvèrent allant bon train sur le chemin du retour.
Unique pensait à son grand-père, elle pensait à ses projets, elle pensait à sa famille.
Elle n’imagina pas un seul instant risquer de faire de mauvaises rencontres comme à l’aller.
Elle ne vit pas le corbeau perché qui la contemplait d’en haut, pas plus que le Loup qui la guettait silencieux dans l’ombre ou même l’Ogre à moitié endormi derrière une souche.
Elle pensait, elle chantait.
Et Poucet ? Et Pierrot ? En pensant à ce dernier, sans savoir pourquoi, Unique se sentait rêveuse.
C’est juste après la grande clairière, là même où elle avait croisé Poucet et ses frères qu’elle avait envoyés au village que l’âne freina des sabots puis refusa d’avancer.
Les ânes sont connus pour avoir leur caractère. On raconte souvent injustement qu’ils sont têtus et n’en font qu’à leur tête, de vrais réfractaires. Mais s’il s’était arrêté, c’est qu’il avait ses raisons. Retrouvant ses esprits, Unique relâcha les rênes. Au milieu du chemin, se tenait dressée une femme au visage fatigué, à la longue chevelure brune, qui serrait contre elle sept petites filles apeurées. Elles portaient toutes de longues chemises brodées.
Unique comprit immédiatement et leur fit signe de monter.
— Alors, il n’a pas mangé les petites ? Demanda-t-elle à leur mère.
— S’il vous plaît, si vous connaissez mon mari, ne lui dites-rien !
Unique rassura la mère des sept petites filles apeurées. Laquelle lui raconta qu’il les avait bien dévorées une à une, mais que repu l’Ogre s’était effondré d’épuisement. Pendant son sommeil, la mère lui avait donné une soupe d’herbes sauvages qui ont la vertu de faire vomir toute personne même endormie. Ainsi, l’Ogre avait régurgité chacune de ses filles dans son cauchemar. Il ne s’était rendu compte de rien. Une fois parti à la poursuite de Poucet et de ses frères, la mère en avait profité pour s’échapper avec ses filles.
— Elles sont sauvées, c’est mieux que ce que Poucet racontait, vous les avez sauvées ! Dit Unique admirative.
— Certes elles sont sauvées, mais elles n’oublieront jamais ! Elles ne craignent que de revoir leur père, de le croiser, qu’il s’empare d’elles…
Unique qui trouvait que cette histoire manquait de filles, jugea qu’il en serait autrement. Elle décida de prendre toute cette petite famille sous son aile et pour faire honneur à son grand-père de donner plus d’ampleur encore à ses projets auxquels elle pensait depuis le début de son voyage de retour.
Elle se dit que les rencontres nous transforment et que l’on peut décider à tout moment de changer le cours des choses. Elle se dit encore que puisque son grand-père n’était plus là mais qu’il était bon, il fallait lui faire honneur.
La carriole étant chargée, l’âne allait moins vite. Pour les derniers kilomètres, Unique sauta auprès de la bête suivie de Vaurien heureux de se dégourdir les pattes. De temps à autre, l’âne qui était un peu savant, un peu philosophe et surtout un bon ami, jetait des regards tendres et complices à sa nouvelle maîtresse.
Au village, on les pressa de questions. Tout le monde était dehors. Timide qui s’était inquiété osa interroger sa sœur. Flemmard avait un peu réfléchi à sa condition. Il en était arrivé au point où à force de beurre, la vue d’un croissant le lassait, l’écœurait presque.
Les gens changent.
Au grand repas qu’on fit le soir dans la salle à manger autour d’une grande table, c’est lui qui se leva pour débarrasser et demanda à l’assemblée :
— Et si au lieu de m’appeler Flemmard vous m’appeliez, je ne sais pas… Aurélien, vous seriez d’accord ? Ça m’aiderait !
— Et si au lieu de m’appeler Timide, vous me donniez un vrai prénom ? Demanda l’enfant inspiré par son grand-frère.
Et il était vrai que dans les grands registres des naissances, on avait écrit Lucas. Timide c’est le surnom qu’on lui avait vite donné, qui lui avait collé à la peau comme une sorte d’étiquette. Lucas s’était éveillé. L’absence de sa sœur, l’envie de prendre sa place sans qu’on ait sans cesse pitié de lui comme s’il était une sucrerie risquant de fondre au soleil ou sous la pluie.
« — Tiens, tiens… » se dit en elle-même Unique, mi-amusée, mi-touchée et fière de ses frères.
Poucet et ses frères à lui, apprenant le retour d’Unique, étaient venus la remercier de son aide. La mère des petites filles vint le rassurer et lui dire qu’elle ne lui en voulait pas de son stratagème puisqu’elle avait réussi à sauver ses filles. Poucet tout ému fixait l’une d’entre elle qui avait des yeux au regard intense.
Mais où étaient les projets d’Unique ? Unique ne les dit pas. L’ambiance était à la fête, à l’amusement. Il faut un temps pour tout. Ses projets n’étaient pas tristes. Pas tristes du tout. Mais ce n’était pas le moment voilà tout ! Il faut parfois savoir conserver un peu de mystère !
Dans les projets de la jeune Unique, il y avait la petite maison aux volets rouges qui pourrait s’agrandir, le jardin potager qui donnait tant et tant, il y avait ses frères qui voulaient changer, il y avait la femme de l’Ogre et ses sept petites filles qui avaient bien souffert, il y avait Poucet et ses frères, il y avait aussi Pierrot mais c’était autre chose. Et l’âne, et le chien…
Les projets d’Unique étaient d’être généreuse. Les projets d’Unique n’étaient pas de se tourner les pouces.
Après la grande fête du soir, le lendemain matin alors que toute la jeunesse dormait encore, Unique alla voir son père et sa mère pour leur demander conseil. Le père très ému sortit un immense mouchoir blanc de sa poche. Il s’essuya les yeux et se moucha. Il prit sa fille dans ses bras. Sa mère la serra bien fort.
— Quelle merveilleuse idée tu as eue ! Ce sont des beaux projets. Nous sommes fiers de toi. Tu es vraiment unique.
Quoi ? Après tout ce que vous savez à présent d’Unique et de son caractère, vous n’avez pas une petite idée de ce qu’elle voulait faire ?
Ne nous dites pas que vous manquez d’imagination ! Du bon, du bien et rien qui ne blesse personne.
À votre avis ? Quels projets avaient si doucement muri dans l’esprit de l’enfant ? Quels projets feraient qu’elle aurait plus tard dans de belles choses à raconter dans son grand cahier bleu ?
Car, si elle est la seule à avoir jamais porté ce prénom, vous aussi êtes uniques et avez la solution ! N’attendez pas lectrice, lecteur, qu’on vous dise la fin, pensez là à votre guise avec du bonheur, sans chagrin. Pensez que vous êtes uniques et que vous avez votre vie en mains !

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