Ne pas écrire m’est douleur


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5–7 minutes

Il y a quelque chose de grandiloquent à écrire ça : ne pas écrire m’est douleur. Je me suis donné pour principe de laisser la plume ou le clavier le dimanche. Non pour une raison religieuse, mais puisque c’est un jour où il semble que les choses s’arrêtent, c’est ce jour de la semaine que j’ai choisi. Histoire de souffler, de décrocher… Je ne manque pas de choses à faire. Je ne m’ennuie jamais. Je ne suis pourtant qu’un écriveur. Je n’ai pas toujours un écrit long en chantier ni des choses intéressantes à écrire. Je l’avoue, je triche en douce, je fais souvent semblant de me tromper de jour. Mais cette journée à ne pas écrire ce beau dimanche, j’étais comme un type dans une barque sans rame. Jusqu’à être absent aux choses que je faisais, étranger aux conversations et même rétif à jouer avec le chien. Si je n’écris pas, je ne vais pas bien.

Écrire pour ne pas mourir

Anne Sylvestre chantait ça. Écrire pour ne pas mourir. À un moment où justement elle aurait pu mourir.

Si je n’écris pas, je ne vais pas bien. C’est parfois comme un malaise sourd, une fatigue bizarre, sans raison. Et justement la Mort s’invite alors doucereuse, insidieuse, dame collante qui ose entrer dans la chambre, s’assoir sur le lit et tout en bavardant touche à tout… malsaine et fétide visiteuse !

Oui, quand je ne pourrai plus écrire, alors, je mourrai.

Il me faut ma dose

C’est comme lire. Je ne peux m’en empêcher. Je crois pourtant que je pourrais me passer de livre si je peux en écrire. J’écrirais le livre qui me manquerait. Cela ne suffirait pas, je tiendrais. Ne pas écrire… Je ne tiendrais pas.

Je le vois bien, seulement ce geste, allumer l’ordinateur, ouvrir la page, laisser les doigts courir sur le clavier. Ça va déjà mieux !

Exactement comme un drogué au chocolat ou à d’autres produits toxiques. Je n’écris pas jusqu’à l’ivresse. Pour écrire, il faut tenir sa monture, se relire, agencer le texte, penser un peu à ce que l’on écrit si l’on ne veut pas céder à l’écriture automatique. L’écriture demande de la centration, du soin. Besoin irrépressible.

Il arrive qu’à la promenade, au détour de courses, lors d’une conversation… une idée vienne. Il faut vite la noter. Je prends des notes, je m’envoie des messages, je griffonne. Tout est bon.

Si je n’ai rien pour noter, si je ne dispose d’aucun support, j’écris dans ma tête. Je note tout mentalement en visualisant le texte et je me le répète jusqu’au retour, jusqu’à ce que je rentre à la maison et puisse en urgence alors tout noter, ne serait-ce que sur une page volante.

«  ça te prend comme une envie de pisser ! » ai-je déjà entendu.

Pas de syndrome de la page blanche

Je jette beaucoup de ce que j’écris. Je devrais jeter plus probablement. Si j’oublie souvent ce que j’ai pu écrire, je n’ai jamais le syndrome de la page blanche. Je ne manque jamais d’inspiration.

Le flux vital de l’écriture coule comme mon sang. Je ne contrôle pas « ce qui descend ». Je m’occupe juste d’organiser les mots sur la page, comme je peux, dans l’urgence.

C’est un robinet qui coule. Qui doit couler au risque du trop plein. Une idée l’a peut-être allumé, une sorte d’arrosage automatique… il vient un moment où l’écriture se dépasse elle même.

L’écriture me surprend et me retrouve tout à la fois. C’est physique d’écrire. Je comprends ceux qui écrivent debout, celles ou ceux qui se font mal aux doigts à écrire dans leurs cahiers. Il faut que stylos, claviers, papier, machines suivent. Aucune panne n’est tolérable. Ce serait comme un défaut de plomberie.

Ça coule !

Ça va déjà mieux je te dis !

J’entre dans le flow. Le mental s’apaise. Je suis centré. Je godille un peu, j’ajuste, je reprends, je descends, je rajoute, je défais, je corrige, je refais, je rabote, j’efface, je relance, j’enregistre. Je suis dans mon eau.

La respiration j’en suis certain s’apaise lorsque j’écris.

Je n’aime pas trop être dérangé, ni par un appel, une notification ou le chien qui aurait quelque réclamation de service.

J’écris.

C’est un peu comme si je me retrouvais, comme si j’étais chez moi, là où je dois me situer.

J’ai souvent des impatiences d’écrire lorsque je marche, je fais la vaisselle ou conduis la voiture. Je n’ai jamais des impatiences de faire autre chose lorsque j’écris même si après avoir bien écrit je suis particulièrement bienveillant, courtois, amoureux.

L’écriture c’est ma vitamine, mon viagra, ma dopamine et ma sérotonine…

Ça ne date pas d’hier

Adolescent j’aimais tellement écrire des lettres, des poèmes, du théâtre.

Petit mon écriture était maladroite. La rédaction à l’école était mon activité préférée. C’était du plaisir, du jeu. Plus tard, ce fut la béquille, l’épanouissement puis écrire pour d’autres…

Je ne sais pas si c’est normal, pathologique, relève de l’addiction.

Le seul effet néfaste de l’écriture sur moi, c’est quand je n’écris pas : je peux écrire des choses graves, tristes, maladroites -pas pour faire du mal-, idiotes… mais écrire me fait tenir, me déploie, m’aide à penser, me penser et me panser, à apprendre et comprendre.

Que serait une voiture sans carburant ? Juste une coquille morte sur un parking. C’est ça l’écriture, le carburant qui m’aide à ne pas rester sur place comme un caillou.

Étonnement

Chez mon ex belle-mère, il y avait un mur avec une bibliothèque factice. Les stylos n’étaient pas toujours faciles à trouver dans sa maison. Tout comme le papier. Je regardais cet univers avec étonnement. Aucun jugement. J’avais appris à prévoir d’emporter cahier et crayons ou ordinateur. Je me trouvais toujours un moment le matin pour écrire presque en cachette. Parfois une enfant débarquait dans la chambre et demandait ce que je pouvais bien faire et pourquoi j’écrivais si longtemps. «  c’est pour ton travail ?  »

Il arrivait que d’autres adultes de cette maison me voyant écrire me considèrent avec gravité. Pour eux, l’écriture comme la lecture, ne se pratiquaient que pour une lettre de motivation ou remplir un formulaire administratif. Cela tenait de la punition. Alors s’ils m’entendaient dire que je souffre si je n’écris pas une journée, l’incompréhension serait accrue.

Je sais que nombre d’écrivains veillent ou s’astreignent à écrire chaque jour, avec des rituels, des horaires. Je me demande s’ils prennent « des vacances d’écriture » et comment ils se sentent quand ils n’écrivent pas.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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