Adelin – épisode 022


Adelin

·

6–9 minutes

Et voilà Victor déjà dans les cartons !

[retrouvez les épisodes précédents]

Épisode 22

Les choses s’enchaînent. L’action entraîne et décuple l’énergie. Tout va si vite. Je me suis retrouvé dans les choses à penser. J’ai peu d’affaires mais un déménagement, même petit, suppose de l’organisation : prévenir le propriétaire, voir pour les compteurs, prévoir ce que j’emporte, ce que je laisse ou dois donner. Ma chambre a beau être petite, j’avais entassé pas mal de choses, des papiers, des vieux cours, des vieilles lettres.

Le dernier déménagement, je m’étais débrouillé seul, au fur et à mesure. J’avais trouvé cette chambre dans une annonce. Je n’ai aucun lien avec le village. Le but c’était de trouver quelque chose de pas trop cher, pour me rapprocher de la fac. J’ai beau être boursier, il n’y avait plus de chambre disponible dans la résidence universitaire. Ce que je ne regrette pas au final vu la mocheté des lieux. Le petit immeuble du village est décrépi, mais j’avais pu aménager et décorer cette chambre à ma façon. Et je n’aurais pas rencontré Hélène sur le quai de la gare si je ne m’étais installé ici. Cette chambre avait l’avantage d’être proche de la gare justement. C’était ce qui avait justifié mon choix. Mon premier « appartement » seul. Enfin, tout juste un studio. Une pièce quoi.

Depuis le salon de la maison, j’ai appelé ma grand-mère au téléphone. Je le fais d’habitude depuis la cabine du village, le dimanche. Elle a eu peur d’abord qu’il me soit arrivé des soucis parce que je l’appelais en semaine. Elle s’est inquiétée, puis elle a souligné qu’après tout, pouvoir faire des économies de loyer, ce ne serait pas du luxe. J’ai la bourse, ça ne suffit pas et le pécule qui me vient de ma mère ne me permettra pas de tenir très longtemps. Je sais qu’il faudra que je trouve un travail et peut-être avant la fin des études. Mais je mise tout sur la réussite aux examens. Ma grand-mère sait tout ça, elle est gentille, elle est toujours d’accord avec mes choix. Je la sens fatiguée. Il faudra aller la voir aux vacances.

Pendant l’appel, Stéphane est sortie pudiquement du salon. Au fond, elle ne sait pas grand-chose de moi. Elle me fait confiance parce que je suis le petit ami d’Hélène. Même Hélène, j’ai été succinct sur mon histoire. Pourtant, après l’appel et les quelques minutes au téléphone avec ma grand-mère, j’ai trouvé logique sans m’étendre, de préciser ma situation à Stéphane. Elle m’a écoutée avec pudeur et délicatesse. J’ai perçu qu’elle ne voulait pas remuer le couteau dans la plaie. « Je me doutais que tu n’as pas vécu que des choses faciles, ne t’inquiète pas Victor. »

Je ne me suis pas senti mal à l’aise. Sans intrusion, Stéphane s’est proposée de m’aider pour les aspects pratiques. Elle m’a conduit dans le cellier où des cartons soigneusement dépliés m’attendaient. Elle avait même prévu le ruban adhésif, des ciseaux. On aurait dit qu’elle avait anticipé tout ça.

Tout en triant mes affaires, je me dis que j’ai de la chance de les avoir trouvés, vraiment et qu’il faudra être à la hauteur. J’ai encore du mal à croire que tout se soit décidé si vite. J’ai des cours qui continuent forcément, j’ai trouvé mon courage à deux mains pour aller au secrétariat de la fac. Je devais prévenir du changement d’adresse et m’assurer que je pouvais prendre une journée pour déménager. C’est Stéphane qui a eu l’idée. En prenant mon vendredi, j’aurai trois jours pour déménager, nettoyer la chambre, rendre les clés, m’installer. Elle m’a donné deux clés : celle de la maison et une clé pour la chambre tout en disant qu’ils ne fermaient jamais les leurs. Moi non plus, je ne fermerai pas ma chambre. Comme un gage de confiance, Stéphane m’a dit de garder la clé tout de même, au cas où.

Le propriétaire que je suis allé voir pour lui dire que je libérais la chambre s’est montré d’une indifférence totale. Il sait qu’il pourra relouer facilement ce petit meublé. Il suffira que je laisse les clés dans sa boite. Il se fiche de ma nouvelle adresse. Il ne viendra même pas pour un état des lieux de départ. Je mesure à quel point seul mon argent l’intéressait et en même temps je suis soulagé.

Je trie mes papiers. J’ai un immense « sac poubelle » où j’abandonne ce qui ne me suivra pas. Je tombe sur mon vieux dossier scolaire. Mes notes n’ont pas toujours été terribles. Et toutes les photos de classe depuis l’école primaire où on me voit toujours si sage et pas toujours bien coiffé. L’année de cinquième, j’ai l’air triste et je l’étais. Tout ça me semble proche et loin, une autre époque, une autre vie. Est-ce que je dois garder mes bulletins de notes du collège ? Je décide de les jeter. Quel courage !

Ça fait quoi ? Deux jours que je sais que je pars. Et Chien Jaune qui agit comme s’il avait parfaitement compris. Il aura le droit de dormir dans la nouvelle chambre. Une visite chez le vétérinaire est prévue. Tout le monde lui donne du « Chien Jaune » si bien qu’on risque de ne pas le baptiser autrement. Il me suit, il m’obéit. Il fait fête à chaque humain de la famille tout en ayant compris quelque part que Stéphane est le chef. Si elle parle, il s’assoit immédiatement, interrogatif tel un enfant attendant des consignes. Hélène a dit qu’elle serait jalouse de lui. Adelin l’a déjà emmené jouer au ballon dans le pré derrière la maison.

Ce qui est le plus beau, le plus touchant, le plus épatant, c’est que Grégoire, Adelin, Hélène, sont venus chacun leur tour, à un moment où ils savaient que j’étais seul pour me dire leur joie de me voir m’installer « à la maison ». Ils ne disent pas « chez nous », ils disent « la maison » et je sens que c’est pour me mettre à l’aise. Je bois leur gentillesse comme du petit lait.

Tout s’organise. Grégoire viendra avec la voiture. En abaissant les sièges, un voyage devrait suffire, peut-être deux. Adelin s’est proposé pour m’aider à porter les cartons. Hélène pour emballer. Il n’y a pas tant de choses que ça. Je sens que c’est surtout leur façon de m’accueillir.

Les copains de la fac, à part Pierre une fois qui était venu passer une soirée et une nuit, n’ont jamais connu ma chambre. Elle ne méritait pas spécialement le détour. Lorsque je leur ai parlé de mon petit déménagement, Octave s’est montré le plus curieux et il a insisté pour savoir si je dormirai avec Hélène, si j’étais officiellement en couple, si nous pensions à nous fiancer, au mariage un jour, si j’allais m’entendre avec ma belle-mère.

Ça m’a bien fait rire, je ne vois pas les choses comme ça. Enfin, pas comme on les imagine traditionnellement.

Je trie mes sous-vêtements et je ne sais pas pourquoi, je me dis qu’Adelin pourrait les trouver ringards. Je n’ai pas honte. Je me sens accepté d’avance, en confiance, admis. Je vois Hélène comme mon amoureuse, pas ma fiancée au sens classique du terme. Je les vois tous les quatre comme une famille. Je n’ose pas me dire « ma famille », ce serait exagéré, mais comme « mes amis », « mes meilleurs amis ». Je remplis mes cartons et je m’abandonne avec tendresse en pensant à eux. Est-ce que j’ai le droit de me dire ça ? Je me dis que j’ai de la chance ou que c’est le destin. Je me dis qu’il ne faudra pas les décevoir. Je me sens touché par ce qui arrive. Une page va se tourner. J’ai de la chance, si vite, les choses s’enchaînent. Je vais vivre avec eux, avec Chien Jaune qui m’a adopté. Je ferme le carton qui contient mes chaussettes et mes chemises. Je pleure. Je réalise que je pleure à chaudes larmes. On dit à chaudes larmes et c’est vrai que les larmes coulent chaudes sur mes joues. Je ne sais comment l’une d’entre elles a roulé sur mon nez et glissé jusqu’à la commissure des lèvres. C’est salé. Je pleure. Je pleure vraiment. Je pleure de joie. Je pleure comme si tout se relâchait soudainement. Je pleure. Où sont les mouchoirs ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


VOUS POURRIEZ AIMER AUSSI

dernières publications

Les commentaires

Commentez, ou publiez une réponse sur votre blog (avec un lien vers cet article) ou sur le Fediverse (Mastodon, etc.) : elle apparaîtra ici après modération.

Un mot en retour ?

Vous souhaitez citer cet article sur votre site ? Indiquez simplement votre lien ici.

↑