Si ma maison est ordonnée, c’est que j’éprouve le besoin d’organiser mon propre espace. Surtout quand je mesure à quel point j’ai si peu de prise sur le monde, lorsque le flux extérieur d’informations se déverse tel un torrent boueux. Faites-vous comme moi ? Cela ne veut pas dire qu’il faille s’en tenir là. L’ordre obtenu n’est que limité, provisoire, mais il m’aide alors à penser. Je peux retrouver une distance salvatrice, propice à la réinvention.
Une surdose d’information
Surdose ou overdose : hier j’ai trop écouté les informations. Ce que vivent les lycéens, les nouvelles du monde affligeantes, un débat politique télévisé indigent. J’étais comme les rues inondées de ce village « vu à la télévision » traversé de son torrent boueux.
L’amertume s’accroît quand je lis les commentaires des articles de la presse locale, sur des réseaux sociaux… Les racistes et les aigris sont en forme.
On aurait parfois l’envie de réagir, mais ces espaces ne sont pas propices à la réflexion, à l’échange.
Ranger me fait du bien
Agir régule certainement l’anxiété : je me trouve un objet d’action. Là c’était la terrasse couverte à nettoyer, ranger, réaménager.
L’objet est identifié : il s’agit de se centrer sur la mission avec une certaine exigence. C’est là que je déplace les meubles, que je vais laver à grande eau, transformer l’espace.
Je me centre, je suis dans le flow et si parfois j’écoute de la musique, le robinet des nouvelles du monde est fermé.
Je vais y passer deux heures, parfois quatre. S’il le faut j’irai chercher des outils ou du matériel de bricolage. Il faut que je puisse « faire ».
Ce n’est pas tant une esquive, un refus de voir ou de savoir, mais plutôt un besoin d’évacuer un trop plein qui peut se ressentir même loin de la grande ville, en pleine campagne.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je joue les stoïciens, ce n’est pas ça. Il s’agit d’abord de reprendre sa respiration comme lorsqu’on a nagé trop longtemps surtout dans des eaux boueuses.
J’imagine que d’autres vont courir. Chanter, c’est pas mal aussi.
Un soulagement d’ordre cognitif
Il y a le flow dans lequel on se met pour modifier donc recréer son environnement. Pour peu qu’on s’y engage assez volontairement, en s’extrayant des interactions, en refusant les notifications et injonctions diverses, alors on redessine son environnement.
C’est une façon intuitive de designer son cerveau, de le replacer dans le bon axe, un peu comme lorsqu’on demande au garagiste de corriger un défaut de parallélisme ou un moteur qui s’emballe.
Pour une personne sans domicile fixe, ou une autre hébergée dans une structure ou un hôpital, il est très difficile de pouvoir agir et modifier son environnement proche. C’est aussi le problème de l’écolier placé dans un cadre souvent impersonnel et rigide.
Pour écrire j’ai besoin que mon cahier soit ouvert à la bonne page, bien positionné, le stylo choisi. Pour me lancer dans l’écriture au clavier, j’ai besoin de poser le cadre, effectuer des choix de styles etc.
Pour penser depuis la maison, j’éprouve le besoin de structurer à ma main un espace qui soit allégé, désencombré pour que ma pensée puisse s’élaborer, se construire librement et surtout en se libérant de toute amertume, déception ou ressentiment.
Ranger c’est savoir visiter son propre univers pour visiter demain le vaste monde
Ranger sa chambre, sa terrasse, sa maison, c’est une façon de visiter la façon dont j’habite ce paysage. Il y a des objets qui apaisent, d’autres qui encombrent, auxquels on se heurte.
Une maison désencombrée et l’on découvre qu’on y respire mieux, qu’on peut se déplacer avec fluidité, prendre du recul.
En réorganisant son espace de vie, en le faisant évoluer, en le débarrassant même provisoirement des scories, il sera alors possible de mieux lire le monde et ses difficultés.
On voit parfois des personnes tristes ou déprimées qui ont renoncé à agir sur leur propre apparence. Pourtant, là aussi, « se transformer » ou plutôt s’alléger, se rendre « agréable » (ça ne veut pas dire à la mode), permet de mieux comprendre et affronter le monde. Un peu comme un moine bouddhiste se rase la tête pour aller à l’essentiel. Les moines, sauf les ermites, sont singulièrement attentifs à leur petit univers, cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas reliés entre eux, au vaste monde et aux autres individus.
Le geste de la calligraphie est une sagesse sur la page, un geste méditatif qui va du détail du dessin à l’immensité de l’Univers.
C’est alors que chercher à vivre en poésie s’inscrit en cohérence avec cet engagement. On ne structure pas un espace seulement rationnel, propre et bien rangé, on crée un geste poétique. Oui oui, en rangeant sa chambre ! (Ne m’utilisez pas cet argument pour tenter de convaincre la personne de quatorze ans dont le désordre est un message à respecter).
Ranger sa maison, ranger son esprit c’est une petite voie de sagesse dont les récompenses s’obtiennent aisément et aident à questionner et séparer le futile, l’anecdotique, de l’important. En tout cas, c’est une nécessité quand j’ai bu jusqu’au calice la lie des nouvelles du monde.

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