Où Victor se lie avec un nouvel ami…
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J’accroche mes yeux au paysage que le train laisse défiler en cahotant. De temps à autre, avec l’éclairage faible du wagon, mon visage apparaît en surimpression au gré des secousses.
Où est la réalité ? Ce qui défile comme ce reflet me sont insaisissables.
J’ai mes pensées qui se déroulent comme un flux, les événements de la journée que je tente de replacer dans le bon ordre, le jeu entre la mémoire, les impressions et mes propres réactions.
J’ai le sentiment de flotter. Je vois Grégoire dans l’encadrement du patio, Octave qui m’a retrouvé après enthousiaste, presque extatique pour me parler encore et encore de sa belle. Il suffisait heureusement de l’écouter. Mon fidèle cartable sur lequel je veille comme jamais en pensant au cahier rouge.
Tous ces événements m’ont épuisé. Ma tête dodeline un peu et mon front parfois heurte la vitre froide. Je me redresse en sursaut. Je ne rêve que de retrouver ma chambre et de me laisser tomber sur mon lit. Il faut dire que j’ai peu dormi la nuit précédente.
Autour de moi, les gens semblent à la fois calmes et indifférents. L’un tient un roman, l’autre fait des mots croisés. Un lycéen fait ses devoirs en tirant la langue. Quelle sage salle d’étude ! Le voyage est long.
Malgré l’habitude, alors que je connais parfaitement les lieux, la succession des arrêts, l’horaire à peu près tenu, j’ai toujours peur de louper mon arrêt. Je suis du genre à me lever avant tout le monde. Je m’approche de la lourde porte avec ses mécanismes, ses barres de métal froid et ses soufflets. Sans raison, je pense à chaque fois à l’ouverture d’un sous-marin. Ça ne ressemble pourtant pas vraiment à ça. Et comme chaque soir ou presque, je suis le premier à poser mon pied sur les marches et sauter sur le quai. En serrant bien mon cartable.
Il fait décidément sombre ce soir, plus sombre qu’hier à la même heure. Alors je ne le vois pas immédiatement. C’est seulement en traversant le petit hall de la gare pour retrouver la sortie définitive que je comprends qu’il me suit docilement.
— Bon sang ! Comment as-tu deviné ? Tu m’attendais depuis ce matin ?
J’essaie de me raisonner. Ce matin, je l’aurais vu me suivre. Impossible qu’il devine de toute façon à quelle heure j’allais rentrer. Pure coïncidence. Il doit être habitué à rôder. Il va vite bifurquer vers de nouvelles aventures. Mais Chien Jaune, – me voilà à lui donner ce sobriquet – Chien Jaune donc ne l’entend pas de cette oreille et me suit résolument. Il marche de son bon pas à mes côtés, parfaitement à l’amble. Je ne peux m’empêcher de sourire. Être attendu n’est pas déplaisant après tout.
— Tu as décidé de me raccompagner ? C’est gentil.
Il lève sa tête vers moi. Il me rappelle ces chiens en peluche un peu usés qu’on trouve dans certaines brocantes. Maigrichon, vaillant, l’œil vif, il m’a parfaitement reconnu j’en suis sûr !
— Jeune homme ! Même s’il a l’air sage, les chiens doivent être tenus en laisse en ville ! C’est Monsieur le Maire qui vous demande ça.
Je m’excuse poliment auprès de l’agent municipal dont la moustache imposante fait autorité. Je prétends que je l’ai oubliée. Je ne sais pas quelle idée me prend, comme pour prouver ma bonne foi, je détache la ceinture de mon pantalon et la passe vaille que vaille dans l’espèce de collier abîmé à moitié caché sous le poil de Chien-Jaune. La texture de son poil frisé est un peu rêche mais pas désagréable.
Et me voilà en pleine rue tenant le chien de ma main pansée avec cette pseudo-laisse, retenant de l’autre comme je le peux mon pantalon qui ne tient pas vraiment, tout en serrant mon précieux cartable.
Chien Jaune est fier comme Artaban de l’intérêt que je lui porte et veille à accorder scrupuleusement son pas au mien. J’en viendrais presque à croire qu’il est mon chien. La laisse est superfétatoire. Il ne risque pas de dévier du chemin. Au contraire, elle renforce le lien entre nous.
Nous voilà dans ce bel équipage rapidement arrivés au bas de mon immeuble. Je vais pour reprendre la laisse, Chien Jaune me fixe.
— Tu veux venir avec moi ? Mais juste ce soir alors.
Nul besoin de négocier. Il est enthousiaste. Il n’attendait que ça lui encore si peureux la dernière fois. Il grimpe ardemment les marches, dérape un peu à cause de la cire, m’observe tourner la clé.
Chien Jaune investit les lieux et renifle tout partout. Il a vite fait le tour du propriétaire. Je lui donne une casserole d’eau, il a soif. Je vais même jusqu’à lui chercher une vieille couverture dans l’armoire et je l’installe au pied du lit. Il est tout content. Ça doit faire un moment qu’il n’a pas connu couche aussi confortable.
C’est en cherchant dans le tiroir un gros bout de ficelle en guise de laisse pour plus tard, ce sera mieux que ma ceinture, que je m’interpelle et me sermonne.
— Heu là Victor tu es juste en train d’installer le chien chez toi. Tu devrais réfléchir un peu à ce que cela suppose et engage, c’est n’importe quoi ! Il va falloir te reprendre.
Chien Jaune qui comprend que je parle de lui cherche à décrypter mes paroles et penche la tête de droite à gauche avec de grands yeux étonnés. Je me sens obligé de le rassurer et de venir le caresser. Il ne se fait pas prier. Il a perdu toute crainte vis-à-vis de moi et après m’avoir donné la patte, passé sa truffe humide sur ma joue, se réfugie contre moi comme s’il me demandait protection.
Et la forcément je fonds.
Ce soir je ne travaillerai pas. Nous allons dîner ensemble puisque j’ai des restes et une petite boite de cassoulet pour compléter. Ensuite nous irons faire un tour, car je suppose que tu devras faire tes besoins.
Quelle journée ! Et je la termine avec un chien.
J’ai sorti le cahier rouge sur la table. Demain j’irai le rapporter, il le faut. Je n’ai que deux heures de cours, mal placées et sans grande importance, je peux m’en passer. La prof est débonnaire et dit que notre avenir ne se jouera pas avec ce qu’elle a à nous dire. « Lisez ! Lisez les œuvres qu’on vous demande et surtout ce qu’on ne vous demande pas ! »
Avec Chien Jaune nous nous parlons beaucoup. Je lui donne des détails sur ma journée, sur Grégoire et même sur la petite amie d’Octave. Le chien boit littéralement mes paroles et me suit constamment du regard comme si ce que je disais était divin et chacun de mes gestes admirable.
Il réussit à me faire rire plusieurs fois, ce qui n’était pas gagné avec cette étrange journée.
Un peu plus tard nous sortons. Chien Jaune me laisse lui mettre la ficelle, je crois même qu’il y voit la preuve que je ne l’abandonnerai pas.
Ce qui, tout en me confirmant la joie d’être avec lui, me rappelle la crainte de ne pas pouvoir le garder. Ce serait compliqué, à cause de la chambre, de mon rythme. Je ne sais même pas ce qu’Hélène en penserait.
Je me laisse à la joie de la balade avec Chien Jaune. Je me prends à agir comme s’il était réellement mon chien. En tout cas, c’est un ami. Pas un ami comme mes amis humains. J’ai l’impression que je n’ai pas à me justifier. Il m’accompagne avec une telle joie communicative, une telle confiance à présent que je me surprends à être fier de l’avoir rencontré ou plutôt fier qu’il m’ait choisi.
C’est comme en amour ou en amitié avec des humains. Voilà, il m’a choisi. Pour l’instant je ne sais pas comment on fera par la suite, mais nous nous baladons comme si nous en avions l’habitude. Nous croisons des passants, parfois avec leur propre chien. Personne ne semble surpris. Chien Jaune furète un peu mais veille sur moi autant que moi sur lui. Une ombre passe, il gronde doucement comme pour dire qu’il ne faut pas me toucher.
Nous sommes beaux tous les deux et je me dis que pour la première fois depuis un bout de temps, je me raconte ce que je suis en train de vivre et non pas ce que j’ai vécu ou ce que je vivrai. Avec lui, je suis relié au présent, dans l’instant et malgré la fatigue, la sensation est absolument délicieuse.
Après un grand circuit ensemble à travers le quartier endormi, je l’invite à faire demi-tour. Il a parfaitement compris, une fois de plus. Et c’est lui qui tire la ficelle et nous guide sur le chemin jusqu’à la chambre.

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