Adelin – épisode 010


Adelin

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10–14 minutes

Où Victor se retrouve à la bibliothèque de la fac accaparé par cette obsession…

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Un jour j’avais eu avec Jeanne, la fille que j’ai connue avant Hélène, une sensation terrible. Lui faisant l’amour, alors qu’elle revenait d’une courte absence, j’avais eu le sentiment indicible, l’intuition farouche que son corps conservait trace d’un passage étranger. J’en avais senti l’odeur, mieux qu’un épagneul le froissement d’un lièvre sur les feuilles mortes. J’avais, je me souviens, détecté avec une précision extrême ce que le corps de Jeanne avait conservé qui ne lui appartenait pas de la venue d’un autre corps : une amertume inaccoutumée, une émanation musquée et râpeuse. Sa peau avait changé, mes gestes y dérapaient comme sur une patinoire. A peine, mais suffisant pour déclencher une crise pourtant rarissime chez moi. Jeanne avait été suffoquée de ma prescience. Elle n’avait connu cet homme qu’une fois, deux jours auparavant. Moi je l’avais bien senti sur sa peau. Cet aigre là je l’avais détecté et détesté.

Le lait qui va tourner, juste avant, celui qui manque de papilles gustatives ne décèlera rien, l’autre le recrachera effaré. J’ai les papilles gustatives sensibles. Alors je m’étais séparé de Jeanne. Je ne pouvais plus supporter cette intrusion, cette venue sur sa peau qui aurait déteint sur la mienne.

Avec Hélène, nous étions allés ensemble dans cette rencontre de l’odeur étrangère et nouvelle. Nous nous l’étions appropriée. Nous avions confisqué ces parfums de nuits passées à notre usage.

Nous avons pris notre plaisir dans cette mémoire de l’intimité d’Adelin, ces draps froissés.

Cette sensation, c’était avant la découverte de la mèche. La découvrir mit soudain à nu l’évidence. La mèche agissait à la façon d’une signature, d’une preuve de présence. Adelin ne pouvait mieux faire pour nous dire : « Vous avez copulé dans mon lit, vous avez pris plaisir à vous mélanger dans mon odeur, mais je vous ai vu, je suis présent et dans le ventre de mon lit votre orgasme c’est mon orgasme, ma jouissance solitaire, c’est votre jouissance. Lien jeté entre nous. Mélange de salive, traces de vos jouissances… » Les draps se souviennent dit-on.

Je suis à la bibliothèque. Les autres sont partis rejoindre leur cours. Les yeux fermés, absorbé, je serre un gros dictionnaire rouge entre les mains. Centre de documentation. Monde silencieux et moquetté, presque désert aujourd’hui. Monde terriblement ordonné avec ses fiches, ce silence d’Église qu’imposent les livres, cet aspect désuet des étiquettes décolorées.

Cotes compliquées où la classification décimale s’achève en d’improbables et superflues sous catégories pour entomologiste maniaque. J’ouvre les yeux, j’ouvre le livre avec la componction digne d’un ecclésiastique qui vient de se masturber.

Au lieu de continuer mes recherches pour l’exposé j’ai mis le nez dans un grand dictionnaire de psychologie. Très vite, le chercheur sait ce qu’il veut, je tourne les pages qui défilent dans un feuilletage sec. Je suis parvenu au mot « fixation ». Il y a beaucoup à lire, presque trop pour que je trouve une réponse rapide : c’est bien ça, un attachement intense à une personne ou à un objet. Il y en a des paragraphes. Plusieurs pages. J’y cherche ce qui me concerne.

Je me perds dans les références latines et autres circonvolutions d’un langage médical que je ne fréquente guère. C’est difficile à caractériser. En ce qui me concerne, ce n’est ni tout à fait une fixation sur un objet en tant que tel, la mèche, j’y pense mais parce que c’est la mèche d’Adelin, ce n’est pas non plus manifestement une fixation sur une personne puisque je n’ai jamais vu Adelin.

Ce qui est ennuyeux c’est qu’une fixation, est-il ajouté peut nuire parce qu’elle diminue la libido libre, disponible pour s’accommoder à la réalité. Concrètement, à force de penser à cette mèche et à ce garçon, je suis en train de me couper de la réalité.

Je vais déconnecter, disjoncter, me trouver à côté de la plaque. Comme si je n’étais pas assez rêveur et absorbé par mes pensées ! La preuve, je suis à ce point perturbé qu’au lieu de mettre à bosser j’ai foncé sur les encyclopédies médicales et les dictionnaires de psychologie. Je suis au bord du délire. Je me fais des révélations dont je ne sais si elles n’ont pas d’autre sens que de me faire mal dans un réflexe masochiste. Je ne croyais pas aimer souffrir. Ou alors, ce sentiment de culpabilité. Mais qu’ai-je fait de répréhensible ?

Qui sait si je me laisse aller, jusqu’où cela va-t-il mener ? En réalité pour l’extérieur, je suis certain de pouvoir dissimuler. Mais je risque l’isolement. Quel secret stupide ! Je n’ai pas envie de devenir dingue ou maniaque. Si je ne trouve pas de remède dans dix ans on me retrouvera en train de voler les cheveux tombés au sol dans les salons de coiffure.

Je claque d’un coup sec le bouquin et le reporte dans son rayon. Je ne vais pas rester sans rien faire. Je pourrais consulter, mais je ne conçois pas commencer à raconter ma vie dans le cabinet d’un vieux psychiatre et encore moins d’un jeune, ou me retrouver chez une femme. Ces femmes psychiatres avec leur chignon me terrifient.

Elles me rappellent une vieille tante qui lorsque j’étais petit, me mettait la main sur le genou,- je portais des culottes courtes – et voulait savoir si je n’avais pas eu de mauvaises pensées. Les mauvaises pensées, c’est elle qui les avait pour moi la vieille fille frustrée, glauque grenouille de bénitier !

Je suis tout seul, impassible d’allure, au bord de la colère, contre les psychiatres, contre moi, contre les coiffeurs, contre les bibliothécaires, contre les obsessions, contre les dictionnaires, contre moi.

Maman saurait me conseiller. Elle savait me guider en me laissant libre de mes choix, ma mère c’était Socrate. Elle n’avait pas de jugement moral.

Peut-être à cause de sa solitude de célibataire et des hommes qui passaient fragiles et furtifs pour l’aimer ou pleurer contre son épaule. J’aimais leur visite, non que la présence d’un homme à la maison m’ait jamais manqué, mais pour la liberté que j’y gagnais. Elle m’aurait conseillé.

Certainement de ne pas céder à ces bêtises. Je n’ai nulle envie d’entamer une psychanalyse. Je suis parfaitement équilibré. Un peu cérébral, c’est tout. Je pense beaucoup. C’est mieux que de ne pas penser assez non ?

Il faudrait que je puisse maîtriser mes pensées intérieures, me libérer de ces petites choses obsédantes. Je gonfle des riens, pas étonnant que ça fume sous le capot !

Qu’en saura-t-il jamais l’Adelin que j’ai baisé sa frangine dans son pieu, vu que les draps ont été changés ?

Il faut dire la vérité crue avec des mots crus, la mordre au ventre pour qu’elle vive.

— J’ai baisé dans ton lit mec !

Il me faut rendre un livre que j’avais emprunté pour le mémoire. Je fouille dans mon cartable, trop nerveusement et me dirige vers le fond de la salle. Devant le comptoir de la bibliothécaire il y a une fille, pas très grande, qui attend pour rendre son livre le retour de la bibliothécaire. Elle a des cheveux mi-longs. Elle se passe la main en arrière et raccroche une mèche derrière son oreille. Une longue mèche brune.

Moi, j’ai décidé de prendre l’allure pressée du gars très occupé qui a plein de choses à faire et ne veut pas ralentir son action par de vulgaires contingences matérielles. Je me donne l’air un peu énervé. D’ailleurs, je le suis.

Je lui demande si elle sait par hasard si la bibliothécaire en a pour longtemps, j’ai un cours.

Elle se retourne et je découvre confus que c’est un garçon. Il ne m’en veut pas de l’avoir appelé mademoiselle, il sourit finement tout en me fixant, les doigts retenant la mèche derrière son oreille. Il me répond qu’il pense que la bibliothécaire revient très vite. Il a raison, elle est déjà là, deux gros volumes poussiéreux dans les mains qu’elle remet à « longs-cheveux ».

Évidemment, dans le cadre de ma fixation, je n’ai pas manqué de me demander si Adelin pouvait ressembler à ce genre de garçon. Pas très grand, un peu court sur pattes, avec cet air négligé qu’affectent les étudiants en psychologie ou sociologie. Ils ont l’air négligé et ils le sont. Je suis méchant, j’adore. Petit fumeur de haschisch sans ambition. Autant dire tout de suite que malgré son sourire engageant il m’a déplu, il m’a agacé, il a nourri mon énervement.

D’ailleurs il avait les cheveux bruns, mais ternes. Tandis qu’Adelin… Enfin, la mèche d’Adelin est brune, très brillante, très soyeuse, presque huileuse d’aspect. Non, rien à voir, si ce n’est tout au plus la longueur et encore. Adelin a le cheveu plus épais. Adelin a une chevelure bien plus belle. Alors vraiment aucune confusion n’est possible avec cette limace qui invite à la claque. Enfin, je suppose qu’Adelin est bien mieux. Par respect pour Hélène, parce que je n’aimerais pas savoir que j’ai baisé dans les draps pas changés d’un petit con, que j’ai joué avec une mèche de cheveux appartenant au dit petit con et que je me suis pris la tête des heures et des journées à cause d’un petit con.

L’autre s’en va avant que je ne le frappe et l’insulte, je me sens arrogant, bête et méchant, cruel et cynique, je m’en déteste ce qui me rend encore plus cynique.

Voilà, j’ai rendu mon livre à la bibliothécaire. « Sourire d’Argent ».

Elle doit avoir des baisers magnétiques. Elle peut se laver les dents avec un aimant.« Sourire d’Argent », ce n’est pas de moi, c’est ainsi que l’appellent mes copains. Mes copains n’ont pas de mèche longue. Ils ont le cheveu court avec le tour d’oreille précis. Ils sont châtains, châtains pas très déterminés. Qui pourrait dire s’ils ont tel ou tel type de cheveu ? Qui verrait un intérêt à la chevelure de mes copains. Aucune espérance de faire une fixation sur leur tignasse.

« Au revoir docteur ! » ai-je lancé à la bibliothécaire. La souris grise va rester solitaire et abandonnée dans sa bibliothèque déserte. Je siffle intérieurement pour elle, le vieil air « Si toi aussi tu m’abandonnes. »

Je siffle pour me convaincre que tout va bien, pour me donner l’air décontracté. Je sifflote réellement à présent tout en traversant les couloirs. Qu’est-ce que vous croyez ? Que je vais me laisser envahir par quelques cheveux ? Par un prénom ? Original certes. Non. Je ne sais pas si je traiterais par le mépris ou de front cette question. Je ne suis pas aussi assuré que j’en ai l’air. Je ne vais pas aussi bien que je le prétends à ce vieux dadet d’Octave qui surgit d’un couloir et me tape sur l’épaule amicalement. Je joue si bien le décontracté que je lance à Octave qu’il a sa braguette ouverte. Voici que cela le désarçonne complètement, il se sent pris au dépourvu et incapable de se rhabiller en public, perd toute contenance.

C’est bien fait mon petit Octave, je me suis vengé sur toi, je te trouve trop gentil, trop faible, trop amical. Tu as la bonne humeur confraternelle, tu opines, tu as de bonnes plaisanteries, tu galéjes, tu as aussi un lacet défait, ce n’est pas possible Octave, tu ne sais pas t’habiller tout seul ! Octave renifle, monte son pied sur une poubelle pour lacer sa chaussure.

La poubelle se casse la gueule et tu manques de valser par terre. Je rigole, tu donnes le bâton pour te faire battre. Octave, j’ai une conférence.

Nous nous verrons après, mais je ne dois pas rentrer trop tard. Je n’aime pas quand le soir tombe par un soir de novembre, car alors dans la seconde je me sens comme dans une tombe. « De quoi tu parles ? » me demande l’Octave. T’inquiète, c’est une vieille chanson, un truc que je fredonne, mais c’est vrai, j’aimerais ne pas rentrer trop tard, on se verra mieux demain. Octave est dépité, il n’a pas de famille à Paris – comme moi-, il n’a pas beaucoup de copains – comme moi-, il n’a pas de petite amie – comme moi bientôt si ça se trouve – mais Octave n’avouera jamais qu’il se sent seul, moche et inutile.

Il se l’avoue tout seul devant sa glace chaque matin en recomptant les cicatrices que lui a laissées une acné meurtrière. Octave le débraillé. Octave le vulnérable dadet.

Octave qui connaît son droit par cœur et fait des mémos sur des petits bristols qu’il emplit d’une écriture bleue, minuscule.

Octave, j’ai une conférence, je suis un peu énervé, je te dis à bientôt, non tout à l’heure ce n’est pas sûr, mais demain, oui sans problème, c’est ça Octave, lâche-moi, à demain vieux !

Octave s’en va, il part la queue basse, il me laisse. Alors je m’en veux et pour un peu je lui dirais de revenir, que je vais sécher, que nous irons boire un verre, que c’est moi qui offre.

Il part l’Octave, sans se retourner, les épaules rentrées. Ce n’est pas qu’il soit déçu, il attend si peu du monde.

Mais pourquoi les vulnérables déclenchent-ils si facilement notre cruauté ?

À peine l’ai-je rabroué, il a fui, sans se formaliser, ravalant sa petite souffrance.

Face à Hélène, je me sens plus faible et si parfois je me refuse, c’est justement pour ne pas tout céder. Avec ce vieil Octave, c’est si facile. Il rentre toujours les cornes. Il n’a rien d’indigne. Il est foncièrement doux et bon, en quête d’amitié, une quête secrète. Octave si appliqué à se fondre, appliqué dans la banalité de son éternel pantalon gris, au pli trop marqué.

Il a tourné, il est parti. Je le reverrai demain. Il sera d’humeur égale, toujours enjoué, accueillant aux retrouvailles, disponible pour l’amitié.

Tout cela me chiffonne. Ce sentiment de ne pas assurer correctement.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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