Si j’ai su lire très tôt, mon écriture a longtemps été gauche. Toute ma vie, je me suis heurté aux objets. Ouvrir, monter, assembler ? Un calvaire. Peut-on parler de trouble développemental de la coordination ? Mille exemples ont fait rire mes proches. Moi moins. C’est mon handicap et la source de colères idiotes.
Monter une étagère à l’envers ? Je sais faire.
Il y avait eu les poignées de la commode, toutes montées dans le mauvais sens. Nicolas avait bien ri, il avait pensé que c’était une volonté esthétique de ma part.
Ou l’étagère de la célèbre marque suédoise montée à l’envers ou de guingois.
Le montage de la tondeuse à gazon fut épique malgré les tutos. Même avec une vidéo transposer les repères m’est difficile.
Si je réussis à monter ou emboîter comme il faut un objet, il est certain qu’un enfant de cinq ans pourra le faire. Et plus vite que moi.
Parfois, il faut que j’aille jusqu’au bout de l’erreur pour comprendre que j’ai faux et que c’est monté dans le mauvais sens. Essaye encore !
Au collège, nous avions « travaux manuels ». Le professeur me regardait avec beaucoup de pitié. J’admirais les copains.
Tout cela ne serait rien si je ne perdais pas un temps considérable entre l’examen des schémas ou des modes d’emploi, la reconnaissance des pièces, la compréhension du rôle des différentes clés, outils qu’on peut mettre à notre disposition. Je ne prends jamais le bon outil et je dois m’y reprendre plusieurs fois pour trouver le « bon » tournevis que je possède pourtant.
Il est vrai qu’en plus je procède souvent de façon empirique et que j’ai manqué de mentor en la matière.
Les ouvertures de sécurité
La bouteille d’alcool ménager ou le produit d’entretien. Quelle galère ! J’ai beau l’avoir fait mille fois, je ne trouve jamais le truc. Il m’est arrivé de devoir aller chercher des pinces ou des scies pour ouvrir un produit comme une colle, un solvant… C’est d’ailleurs le paradoxe : ces ouvertures de sécurité avec leurs manipulations particulières m’ont souvent fait prendre des risques inconsidérés.
Ouvrir un emballage plastique peut constituer une véritable épreuve ! Je redoute la première ouverture de mon bain de bouche, le retrait de la protection du déodorant, ou de la protection des rasoirs.
Même trouver comment on retire l’emballage du fromage frais est une épreuve ! Certains produits alimentaires sont tellement bien protégés et emballés que je dois m’y prendre vraiment à l’avance.
Et piquer des crises de nerfs.
J’ai pu me couper sur des emballages, faire exploser des bouteilles plastique.
Quand je tente de me contenir, je vois que la patience ne m’aide pas toujours à élucider la façon dont il faut agir.
Schémas, plans, orientation
On peut lier à ce handicap, la difficulté à bien saisir comment m’orienter sur le plan, le schéma ou la carte. Je suis capable de stresser sur la bonne sortie à prendre avec le GPS et de me tromper sortant trop tôt ou trop tard.
Avec les plans du métro, quand je sortais de la station, j’avais beau me prémunir en me disant qu’il fallait prendre la direction contraire à celle que j’imaginais, je partais toujours du mauvais côté.
Je comprends un visage, un texte, un signe écrit en un instant. Je suis même bon en analyse d’image ou de paysage. Un schéma avec des flèches engage chez moi un excès de supputations, d’analyses et d’interprétations où je me noie.
Et ça fait quelques dizaines d’années que ça dure et que l’expérience ne me permet pas de progresser.
Certains de mes compagnons avaient pris sur eux et se se substituaient à moi jouant bravement le rôle du sauveur.
Brancher la rallonge électrique aux machines du jardin, c’est encore difficile même si je progresse en m’entraînant. Sur le clavier je bute fréquemment en grande difficulté à coordonner mes doigts. Passer les vitesses sur le vélo, est une galère sans nom.
Je n’ai jamais su faire mes lacets « comme il faut ».
Oui, j’ai traversé ma vie avec ce handicap. Et il s’est toujours trouvé associé à une forme de honte, à la nécessité de demander de l’aide pour des choses basiques.
Je peux en rire, me moquer de moi-même et d’ailleurs je ne manque pas d’exagérer dans l’auto-disqualification, mais ça reste une souffrance, une source d’agacement, d’énervement. Quand j’ai réussi à monter un truc basique et pas toujours bien droit ou comme il le faudrait, je me félicite comme si j’avais passé l’épreuve du siècle.
Ma joie ? Quand je rencontre plus malhabile que moi ! Alors je la joue fanfaron et je donne des leçons de bricolage en roulant des mécaniques.

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