Après m’être ennuyé lors d’un premier spectacle au Festival de théâtre de Figeac, je n’étais pas loin de la colère quand j’ai quitté le deuxième. Je redoute le troisième. Effet de la programmation ? À la prétention, s’ajoute un sentiment désespérant d’aspiration par le vide. Ça se veut disruptif, c’est scolaire. Si on tue le texte, alors il faut que le geste soit à la hauteur. Si on tue l’incarnation, alors la poésie doit unir le groupe vers une élévation et non une soupe démagogique.
Rassuré par mon voisin
Avant que la pièce ne commence, nous avons pu échanger avec mon voisin. Comme moi, il avait été déçu par le premier spectacle. Il s’était senti seul voyant la salle applaudir et semblant apprécier ce qui l’avait ennuyé, il avait trouvé que le jeu par l’absurde était gratuit.
La déception que j’avais éprouvée était donc partagée. Il faut parfois autoriser les langues à se délier.
Tous les deux, nous étions heureux de voir qu’une troupe allait se déployer devant nous : nous étions plein d’espoir.
Je veux bien être déstabilisé mais j’aimerais pouvoir être ému et touché
Le théâtre m’a sauvé la vie quand j’étais adolescent. Vraiment. Ce n »est pas une formule. Comme jeune spectateur et surtout comme acteur. Avec la bande de copains, nous inventions, montions des pièces et nous avons beaucoup joué. Déjà, nous aimions aller des classiques à ce que le théâtre « moderne » offrait. J’ai beaucoup fréquenté le théâtre de la Criée, j’ai tellement aimé ce que faisait Marcel Maréchal. Le Théâtre de la Ville ou les Bouffes du Nord ont été des lieux que j’ai aimés. J’aime le théâtre dans sa diversité, lorsqu’il vient nous surprendre, nous transformer. Je n’attends pas d’être flatté, mais j’attends tout de même de pouvoir être touché à un moment donné…
J’accepte tout à fait que le théâtre pointe les dérives de l’époque et en décrive la désespérance. Mais le poète n’est pas là pour désespérer la population. Pire encore, est la posture de faire croire au public qu’on lui propose un truc vachement édifiant tellement il faut de clés pour le comprendre.
Ça flatte peu-être certains lecteurs de Télérama (s’il en reste) , mais ça ne va pas attirer les jeunes. Qui heureusement n’étaient pas là.
Et ça devrait tout de même interroger les responsables des festivals, cette incapacité à faire venir un jeune public au théâtre.
Le conformisme des écoles de théâtre
Ce que je vois avec ces jeunes comédiens est assez scolaire. Je mesure à quel point le moule conformiste des écoles de théâtre les a formatés.
Ils sont performants, ils se donnent, ils dépensent de l’énergie, ils y croient. C’est ça qui est terrible. Ces jeunes comédiens sont les premières victimes de cette illusion. Ils sont probablement persuadés vivre quelque chose de formidable. Ils n’entrevoient pas les possibles qu’une émancipation de cette approche leur offrirait. Il y a même des trucs de mise en scène très visuels pour attirer l’attention. Mais tout ça n’est que du collage sans justification réelle. Ce n’est plus du théâtre, c’est du scroll. Encore, si c’était volontaire et se joue en accéléré sans ennui. Mais le temps du plateau justement devrait nous permettre de capter notre attention en n’ayant pas le sentiment de rester en surface.
Un problème d’auteur
Il existe de très bons auteurs qui ne trouvent pas forcément à faire jouer leurs pièces. Je ne dis pas que les auteurs dont nous avons vu les pièces sont mauvais. Ils semblent se réfugier derrière des références littéraires, comme s’ils n’osaient plus faire confiance à leur propre écriture. Voilà, ce sont des auteurs qui n’écrivent pas, ils occupent l’espace comme s’il fallait animer une tranche horaire.
On peut improviser mais ça se travaille. Si on veut du texte, il faut une intention, une ligne lisible, sensible, une écriture.
Coller deux ou trois allusions politiques pour plaire à un public réputé de gauche, ça n’est pas sérieux.
Vider les personnages de toute incarnation pour en faire des emballages creux, ça prendrait du sens si c’était poussé vraiment. Là, non, c’est comme une déshumanisation du théâtre.
Souvenirs de collège
Deux ou trois scènes de ce deuxième spectacle, m’ont rappelé furieusement ce qu’on jouait maladroits à 14 ans dans notre petite troupe de théâtre. On avait peu de moyens, nous ne maîtrisions pas forcément le jeu, c’était gauche. La gaucherie peut se jouer mais il faut être sacrément adroit. Quand elle est juste involontaire, elle ne traduit qu’un manque de maturité ou la faiblesse de la direction d’acteurs.
Les effets, les lumières, le son, les tours de magie, les références éculées à Lewis Carroll. Tout ça ne peut compenser ce vide.
Si je croyais dans les dieux du Théâtre, je prierais pour que les prochains spectacles me rassurent et me réconcilient avec ce festival qui l’an dernier avait apporté de belles choses. Je ne veux accabler personne, raison pour laquelle je ne cite pas explicitement les spectacles, je ne le fais que lorsque j’ai aimé, convaincu que les auteurs et les acteurs se sont eux-mêmes laissés piéger. Pour autant je ne peux cacher ma déception et ma tristesse.

Un mot en retour ?