Quand j’étais maître et formateur


Classe

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7–10 minutes

J’ai beaucoup aimé cette période où j’étais maître-formateur sûrement parce que je pouvais à la fois enseigner à des enfants et à des adultes, enseigner tout en interrogeant ma propre pratique.

Le temps des maîtres d’application

Il fut un temps où chaque école normale d’institutrices ou d’instituteurs disposait d’une école dite d’application, en général accolée à celle-ci. Les élèves instituteurs pouvaient à la fois observer des maîtres en exercice et « s’entraîner » à faire leurs premières leçons. On faisait ça devant le maître d’application mais aussi ses camarades de promotion !

Il y eut ensuite des maîtres d’application dans d’autres écoles, qui pouvaient accueillir les élèves maîtresses et maîtres pour des stages d’observation ou de pratique. Ces mêmes maîtres d’application visitaient les débutants sur leur lieu de stage.

On devine avec le terme « d’application » qu’il s’agissait de reproduire des méthodes prescrites par l’institution en s’appliquant à suivre un modèle proposé.

Le dispositif existe toujours mais il a heureusement évolué.

L’instituteur maître-formateur

Après quatre années où j’avais fait de l’animation pédagogique et circulé dans pas mal d’écoles, on m’avait invité à passer l’examen. Je pense qu’il n’a pas changé dans sa forme.

Il fallait passer une épreuve d’admissibilité qui consistait à présenter des séquences à un jury et se montrer capable d’expliciter ses choix pédagogiques, d’analyser sa pratique. On devait rédiger et soutenir un mémoire dont on choisissait un sujet articulant théorie et pratique et ensuite effectuer une séance de critique de séquence ou d’analyse de pratique avec un enseignant ou un élève-instituteur, elle même analysée ensuite. Au fil du temps, différentes « spécialités » se sont ajoutées (par exemple en arts visuels ou pour le numérique etc.).

À l’époque, il fallait prendre conseil mais on se débrouillait seul·e pour préparer l’examen qui reste assez difficile. Il fallait à la fois mettre ses connaissances à jour, se former théoriquement, disposer de compétences de communication, de rédaction… tout en continuant sa propre activité professionnelle.

Premier maître-formateur homme en maternelle

D’après l’inspectrice-professeure d’école normale qui était venue m’inspecter, je fus à Paris le premier mâle maître-formateur en école maternelle. C’était dans un quartier assez populaire avec une équipe de moyens. Je me souviens du petit garçon qui voyant le seau sous le tableau, y était allé uriner, pensant que c’était fait pour ça… comme peut-être c’était ainsi chez lui. Je me souviens du petit S d’origine polonaise qui avait montré à sa mère incrédule qu’il savait déjà lire pas mal de choses et d’un groupe de neuf de ces élèves, que j’ai retrouvés plus tard au cours préparatoire et qui surent tous lire dès le mois de novembre (la confiance ça aide).

La décharge

Les maîtres-formateurs avaient un statut assez privilégié. Leur service était partagé entre 18 heures devant élèves, 6 heures au service de l’école normale ou de la formation et 3 heures pour l’auto-formation.

Quand ils n’étaient pas dans leur classe, un enseignant complétait leur service. Ça doit toujours être ainsi. J’ai moi même été « la décharge » de trois maîtres-formateurs. La première année je préparais le diplôme, la deuxième je l’avais et attendais un poste, il y en avait peu sur Paris. Dans certaines écoles on appelait ces enseignants des « modulants » dans d’autres des « DMA » (décharge du maître d’application) ou simplement « la décharge ». Ce qui n’était guère flatteur mais m’avait permis de voir comment travaillait un formateur.

Enseigner sous le regard d’autres adultes

On dit souvent que l’enseignant·e est seul·e face à la classe. Maître-formateur, j’avais des moments seul avec les élèves, ce qui permettait de construire avec eux une relation, une confiance. On partageait également des disciplines avec la ou le collègue qui complétait le service. Il fallait négocier un peu, des styles se confrontaient. Enseigner tout en étant observé par des stagiaires était particulier. On sent très bien les réactions des adultes. Ce n’était pas comme être inspecté mais il arrivait que les questions déstabilisent ou mettent en cause la pratique. J’avais heureusement dépassé la vision de la classe « modèle ».

Il y avait aussi tout ces moments où les personnes en stage allaient prendre la classe. On préparait avec elles et eux, on les aidait à questionner leur propre pratique.

Ce qui était drôle, surtout en école annexe où les élèves avaient vu des stagiaires parfois depuis la maternelle, c’était les réactions des gamins.

Je me souviens très bien d’un jour par exemple ou l’un des CM1 interrogea une stagiaire :

— Je comprends bien ce que nous faites faire, mais je ne vois pas très bien vos objectifs.

Il n’avait pas tort.

Maître-formateur, il fallait sans cesse s’interroger non seulement sur ce qui fonctionnait ou pas, mais pourquoi on le faisait, pourquoi on avait choisi telle méthode, telle démarche. Impossible de s’enfermer dans la routine ! On devait aussi pouvoir montrer ses écrits, ses supports…

Plus tard, avec l’arrivée des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, des partenariats se sont développés avec les professeurs d’IUFM. Nous étions parfois aux limites de l’expérimentation pédagogique. Nous montions des projets, nous nous lancions dans de nouvelles démarches qui pouvaient aller assez loin. J’essayais de veiller à ce que les élèves, les enfants, restent toujours bien pris en compte.

Peu à peu, je me suis retrouvé à Paris en charge de modules de formation théoriques, autour de disciplines, de thèmes que nous proposions que ce soit en littérature de jeunesse, en éducation morale et civique. Le cours avait lieu dans l’IUFM. On a beaucoup travaillé et souvent en binôme avec Marie-Claire L. disparue il y a quelques années, très attachée au respect de l’enfant.

Il y avait également les visites dans les écoles où les stagiaires étaient affectés en général pour une quinzaine de jours. On rencontrait d’autres collègues dans des écoles « traditionnelles ».

Professeur des écoles maître-formateur

J’ai été recruté comme instituteur, puis je suis devenu « maître-formateur ». Après les écoles normales, le temps des IUFM venant, les nouveaux enseignants étaient donc des professeurs des écoles. Instituteur, je me retrouvais membre du jury du concours de professeur des écoles. C’était un peu incongru. Je décidais donc de « changer de corps ». Il fallait passer le concours interne. Les candidats étaient nombreux à l’époque, on devait être 400 cette année là, car il y avait une revalorisation à la clé. J’obtins le sésame ce qui me valut d’être moqué par mon directeur de l’époque qui m’appela « le Poulidor de la pédagogie ».

Quartiers chics, quartiers pauvres

J’ai longtemps enseigné dans l’école annexe d’un quartier chic parisien. L’école bénéficiait de conditions c’est vrai, luxueuses et plus que confortables. À l’époque nous avions bien avant d’autres, une salle informatique équipée en Macintosh. C’étaient les années 90. Les enfants étaient pratiquement tous issus de milieux très favorisés. Ce qui ne veut pas dire que la vie était toujours simple pour eux : les parents étaient souvent accaparés par leurs carrière, les enfants étaient fréquemment confiés à des tiers. Des enjeux et des attentes parfois lourds pesaient sur eux. J’ai « récupéré » quelques enfants rejetés brutalement de certaines écoles privées. Là une enfant hypersensible complètement détruite, une autre fois un enfant clairement victime de l’homophobie de sa maîtresse. Il y avait des enfants qui aujourd’hui auraient relevé « du champ du handicap » (à l’époque rien n’existait) et au fond des enfants tout simplement avec leurs besoins.

Évidemment le choc fut conséquent lorsque je découvris du côté du dix-neuvième arrondissement une école fréquentée par des enfants vivant dans des squats, avec des dealers dans la rue, la dictature des intégristes sur le quartier. Ces mêmes enfants qui en classe de découverte avaient pu manger à leur faim et qui avaient soif de tout. La pauvreté palpable. L’exclusion évidente. J’ai tellement appris d’eux qui n’osaient pas franchir le boulevard de la Villette et restaient dans leur ghetto. La petite fierté, ce fut quand des stagiaires m’avaient confié que je leur avais donné l’envie d’enseigner dans une école de l’éducation prioritaire.

Prepaclasse

Les années de maître-formateur, c’était aussi les débuts d’un site qui connut un peu de succès à l’époque.

Avec le logiciel PageMill , je m’étais lancé dans la rédaction d’un site pour les élèves-professeurs. C’était joli, on osait la couleur et les textes défilant ! On se préoccupait peu du poids des images et du temps de téléchargement.

À la base, c’était pour partager avec mes propres stagiaires des documents pédagogiques, des réflexions… puis le site s’est élargi. Il fut repris ici et là, consulté dans les IUFM. Certains collègues me rappellent des années après m’avoir connu grâce à ce site qui a vécu quelques temps. Ce serait amusant que je me replonge dans mes archives. Pour l’anecdote, le site fut allègrement « pompé » par des collègues peu scrupuleux qui bien avant l’intelligence artificielle ont récupéré de pleines pages pour les publier et se faire de l’argent (ce qui n’était pas dans l’esprit du site). Je ne regrette pas d’avoir partagé mes documents librement, dans cet esprit coopératif du Web des débuts ! C’est amusant, on trouve encore pas mal de liens (morts) vers le site que j’ai fini par retirer les programmes notamment ayant évolué…


Selon les périodes, j’ai toujours aimé ce que je faisais comme métier ou fonction, c’est vrai que ce métier particulier de « maître-formateur » a certainement orienté ma vision de la pédagogie, ma pratique ensuite parce que c’est un métier où constamment sur la sellette on ne cesse d’apprendre, de se questionner, d’être questionné. C’est là que j’ai appris que mieux que le conseil, c’est l’accompagnement qui fonctionne.

C’est d’autant plus marquant lorsqu’il s’agit d’accompagner un étudiant dans ce changement de posture, de regard où il va falloir « passer de l’autre côté » sans cesser de s’attacher à comprendre tout ce qui est en jeu lorsqu’une personne ou un enfant apprend.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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