Je passais l’aspirateur. Tâche ingrate. Quand soudain, extirpée dont ne sait où, surgit la tirade, le fameux monologue de la Scène IV de l’Acte 1. Le monologue de Don Diègue. Imaginez-moi la récitant , tenant le tuyau comme si c’était l’épée. Galou a trouvé ça plutôt drôle.
Des vieux cons
Pas plus que Don Gomès je n’ai jamais aimé Don Diègue… et toute cette histoire du Cid, franchement, gamin, elle me tombait des mains.
Il n’empêche, ce monologue, appris il y a plus de cinquante ans, je l’ai récité pour la première fois à l’époque devant les copains, dans ce petit collège de Haute-Provence. Le prof sembla aimer mes airs ronflants. Surtout, je savais tout par cœur. Ça m’a servi d’arguments pour convaincre quelques copains de venir faire du théâtre ensemble.
Cependant je préférais Molière et Camus et notre troupe s’appela modestement « Théâtre Albert Camus Jean Baptiste Poquelin ». TACJBQ. En quatrième, je crois que c’est devenu le « Théâtre des Chemins de Provence ». J’aimais déjà les chemins. On mettait ça sur nos affiches quand on allait jouer à la MJC ou dans les Foyers ruraux.
Mais là tout à l’heure… Pourquoi est-il sorti soudainement ? Pourquoi mon cerveau m’a-t-il incité à le réciter, plutôt le gueuler, à ce moment là, précisément, où je passais l’aspirateur ?
À la fin, je me suis interrompu. Je me suis amusé à l’enregistrer. Je le sais encore presque entièrement par cœur.
Une association d’idées ?
Après, je me suis demandé, si mon cerveau avait fait subrepticement le lien avec ce moment, ce matin, où poussant la tondeuse mécanique, je m’étais fait la remarque que j’avais le sentiment de perdre des forces, d’avoir de moins en moins de puissance musculaire… Comme Don Diègue qui lui ne devait pas tondre grand chose mais manquait de force pour soulever son épée.
Et puis, j’ai pu réciter la tirade, non pas en « faisant le vieux » comme lorsque j’avais 12 ans, mais en étant le vieux, ce qui est beaucoup plus facile. Mais moins drôle.
Une récitation originale ?
Facile à mémoriser, mais la musique de cette tirade est à ce point ancrée dans notre inconscient collectif qu’il est impossible de la dire de façon personnelle, originale. La voix blanche ne passe pas, la voix murmurée pas mieux, la voix chantée… à la rigueur… Mais la puissance de Corneille, même si parfois il me faisait bailler, – Ô Corneille ! – sa puissance d’écriture donc tient dans sa capacité à nous imposer son tempo, sa mélodie de façon quasi absolue. Je crois que même une personne qui ne connaîtrait pas l’intrigue ne la réciterait pas autrement.
Je vous la redonne si vous voulez vous entraîner, qu’on rigole un peu !
Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :
Ce haut rang n’admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du roi, m’en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M’as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains.
Scène IV Acte 1 Le Cid - Corneille .

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