J’y allais à reculons. J’avais pris soin de ne lire aucune critique avant d’aller voir le film. Nombre d’entre elles montrent que le véritable débat n’a pas encore eu lieu dans le pays. En quittant la salle, je me suis dit que de tels faits pourraient se reproduire. C’est un film qui en donne le déroulé même si l’objectivité parfaite n’est jamais possible. Il n’est pas là pour résoudre les questions qui restent sur la table. Je ne suis pas certain que nous voulions vraiment les aborder dans leur complexité.
Personne ne parle du titre
Dans les critiques que je lis, ni les plus virulentes, ni les enthousiastes, ne parlent véritablement du titre. Et pourtant, si j’avais devant moi une classe de quatrième avec laquelle nous aurions vu le film, je leur aurais demandé, pourquoi ce titre ?
Car l’abandon ce n’est pas seulement celui d’un homme, un professeur, laissé seul face à la classe et à sa fin tragique.
Au passage, il serait peut-être temps que l’on apprenne à préparer les cours en équipe. Les rares fois où j’ai pu le faire avec un ou une collègue, c’était enrichissant et pas seulement sur les sujets sensibles. Le métier de professeur ne devrait plus être un métier de solitaire.
L’abandon, c’est aussi celui d’une institution qui a laissé les protocoles penser et agir à la place des humains.
Je me souviens très bien d’une responsable de cellule de crise, quand j’étais cadre dans l’Éducation nationale, qui m’avait reproché d’être « trop empathique ». On me demandait d’être « moins présent », vous comprenez, il y a le protocole. Mais vu les retours dans cette situation, je ne regrette pas…
L’abandon c’est encore l’absence de liens entre les institutions, c’est notre capacité à reprocher le communautarisme en abandonnant des personnes à leur communauté.
L’intégriste qui a sombré happé par la bêtise, c’est aussi celui qui a été abandonné, qu’on a laissé faire ou dire.
Ce qui importe, ce n’est pas la vision normative d’un citoyen qui devrait revêtir l’uniforme national, mais plutôt la capacité de tisser assez de liens pour que chacune et chacun se sente reconnu·e dans sa dignité et dans la possibilité de s’émanciper de son propre destin, y compris de sa propre communauté. Toute la difficulté c’est qu’il ne s’agit pas de quitter un uniforme pour un autre. Éviter le catéchisme laïc suppose d’accepter que la laïcité s’émancipe d’elle-même, c’est à dire ne fige pas les individus et cultive sans cesse le droit d’être soi-même en restant relié aux autres, attentifs aux autres. Cela suppose de pouvoir choisir, la nécessité d’être en mouvement et relié à d’autres humains.
La logique des événements
Ce que le film parvient à faire, sauf s’il était mal documenté, c’est à démonter la mécanique ponctuelle des faits, leur enchaînement. Pour des gens mal informés ou qui ne savaient pas tout, il dit. À cet égard on ne peut lui reprocher aucune complaisance contrairement à la lecture réductrice de certains. Il n’explicite pas tout ce qui mène à la radicalisation mais ce n’est pas son objet.
J’ai trouvé utile, quelques années après, de retrouver la restitution de l’enchaînement des faits.
Les critiques d’ordre artistique
Je ne doute pas qu’une mise en scène intellectualisée ou esthétisée aurait plu à certains. Le film choisit un découpage clair. La voix off du début du film où l’on fait parler Samuel Paty ne s’imposait pas, mais passée cette réserve, il ne me semble pas indigne que ce film puisse être montré au grand public, y compris à celui qui ne va pas au cinéma. Il est accessible aux jeunes.
Certains lui reprochent de ressembler à un téléfilm. Je vois dans ce propos un mépris de classe qui ne se sait pas.
Il ne s’agissait pas de faire un film pour les profs pour les consoler ou les conforter, ni un film pour les esthètes. Nonobstant, le jeu des acteurs est plutôt réussi. Antoine Reinartz incarne l’enseignant dans ses fragilités, on le voit pâlir, on le voit dépassé lui-même par l’enchaînement des événements aux limites d’apparaître comme happé par son destin tragique. Et c’est toute l’horreur du film dont on connaît la fin qu’on ne pourra jamais changer.
Quand je vais voir un film, je sais s’il a compté à partir du moment où des ambiances, des images me reviennent. J’ai celle du petit garçon, de l’appartement. Et même de la dérisoire « petite blague » que ses élèves demandent à leur prof à la fin de chaque court. Un petit rituel reliant, touchant parce ce que naïf, mais qui en dit long.
J’ai lu des critiques dégueulasses qui osent encore faire le procès de Samuel Paty. Le plus ignominieux c’est qu’elles ne viennent pas d’intégristes islamistes. Mais j’ai lu aussi des points de vue réactionnaires qui veulent récupérer le drame pour servir leur petite haine recuite. Il reste beaucoup à faire pour tisser les liens, si tant est qu’ils n’aient jamais vraiment existé…

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