C’est le début de la phase d’admission de ParcourSup, l’angoisse monte dans les chaumières. Médias et hommes politiques se font l’écho de l’affaire et voilà que l’on me demande comment c’était « de mon temps »… Me voilà soudain, ancien combattant.
C’était mieux avant ?
Je crois qu’on ne peut pas comparer les époques. En 1979, il n’y avait pas encore de bac pro. Je ne sais pas si nous étions 30% à fréquenter la terminale. J’avais pas mal de copains qui étaient partis quelquefois avant la fin du collège, en apprentissage, travailler avec un parent… Beaucoup ont disparu des radars après la troisième. Certains préparaient un CAP ou un BEP. Les chemins se traçaient très tôt. Dans ma classe de terminale, il y avait quelques redoublants. J’étais en filière littéraire, le seul garçon…
Ce dont je me souviens c’est qu’il fallait se débrouiller seul pour trouver son chemin.
Quelques mois avant le bac, André R qui était comédien était passé me voir. Il savait que je faisais du théâtre depuis le collège. Le théâtre était en quelque sorte devenu ma matière principale.
Mon père qui ne s’est jamais occupé de nous, s’était fendu d’une lettre de huit pages d’insultes : je devais disait-il « cesser immédiatement de faire du théâtre sans quoi je n’aurais jamais mon bac et de toute façons il n’avait pas les moyens de me payer un café théâtre ».
Je vous la fait gentille. La lettre partit à la poubelle.
Ma mère m’apprit plus tard, que mon père dût s’y reprendre à trois fois avant d’obtenir son fameux bac.
André m’aurait proposé des pistes, il m’aurait mis le pied à l’étrier. Mais je savais qu’il fallait assurer les arrières dans un contexte où les conditions matérielles n’étaient pas simples. Ma mère n’avait qu’un petit salaire pour trois, elle était déjà malade, on ne va pas faire le couplet « social » mais je devais envisager de gagner ma vie le plus tôt possible.
La fac ou l’école normale
À 17 ans j’étais très sérieux. Trop certainement. Je crois qu’il fallait commencer à se préparer un peu avant le bac, surtout pour la fac et la résidence universitaire.
Il fallait remplir des dossiers papier et faire signer ma mère.
Dans mes souvenirs, on se débrouillait seuls. Ma mère avait beau avoir été enseignante, la dernière fois qu’elle intervint dans ma scolarité ce fut en classe de quatrième à la demande de la prof de math. J’ai abandonné les mathématiques au deuxième trimestre de la classe de cinquième. C’était comme ça, je ne travaillais que ce qui m’intéressait. Cette prof était venue un jour me voir au théâtre et en était sortie rassurée. Elle avait admis que je me débrouillerais sans les maths. Ce fut partiellement vrai.
Pour obtenir mon bac, c’était un bac littéraire, les maths ne se présentaient qu’au rattrapage. Il fallait donc l’obtenir du premier coup.
On se débrouillait seuls mais j’ai adoré cette année de travail et de révisions. Au lycée, on nous faisait confiance, on pouvait prendre des salles vides pour réviser. Nous nous entraînions mutuellement. Puis après, il y eut ces semaines où nous pouvions réviser chez nous et je l’avais fait chez ma grand-mère.
Tout s’alignait gentiment.
Le projet était d’avoir le bac. Je m’étais inscrit en fac d’Histoire et j’avais fait une demande de bourse et d’une chambre en résidence universitaire car la fac était à 80 km. Mais je m’étais inscrit aussi au concours départemental pour entrer à l’école normale d’instituteurs. Pour les garçons il y avait 5 places. C’était mon plan A, sachant que si je le ratais, je prévoyais d’aller en fac.
Dans l’esprit, j’aurais préféré la fac. Mais réussir le concours, c’était la possibilité d’être formé en trois ans après le bac en étant payé. Le salaire n’était pas énorme mais habitant chez ma mère, cela nous donnerait de l’oxygène. Il est très regrettable que les évolutions de la formation des enseignants n’aient plus permis cette possibilité. C’était une chance même si on devait dix ans de service à l’État au moins…
Émancipation
C’était la fin du giscardisme. Tout n’était pas rose, ni facile, ni amusant, mais ce qui nous plaisait c’était de pouvoir prendre notre envol.
Il fallait miser sur ce qu’on savait faire, s’organiser, attendre les retours… mais on était content de se débrouiller.
J’ai abordé le bac avec plus de plaisir que d’angoisse. J’ai obtenu une mention et j’ai pu me préparer au concours qui suivait.
Les choses se sont enchaînées tranquillement.
Comme c’était « à la campagne », le journal local affichait les résultats du bac comme du concours. À l’époque pour présenter l’école normale, il fallait « un certificat de bonne moralité » signé par le maire. Ce fut ensuite aboli. Je restais donc discret sur « mes orientations » mais je suis convaincu qu’elles ne faisaient aucun doute pour personne.
Vint ensuite le permis de conduire, autre clé essentielle pour devenir autonome.
Dynamique
Ce qui importait c’était l’émancipation, la dynamique et l’idée chez moi qu’il fallait « une porte d’entrée » mais que je cheminerai. Non pas que je n’aimais pas mon premier métier, il fut déterminant, mais ce qui me motivait c’était de pouvoir m’inscrire dans un cheminement, une dynamique même si les différentes fonctions ou métiers que j’ai pu exercer n’ont jamais été prémédités.
J’aurais pu faire du théâtre et j’ai manqué certainement de courage… mais mon instinct fut bon puisqu’à 18 ans ma mère fut victime d’une attaque… J’aurais pu préparer un CAPES d’Histoire, ma prof de lycée me poussait en ce sens. Ma grand-mère considérait qu’instit « c’était bien pour une fille« . J’étais un garçon. Je ne le pris pas très bien. Mais ce qui comptait c’était que je gagnais ma vie et qu’au fond, je ne devais mes premières réussites qu’à moi-même.
C’est peut être cette perspective, cette capacité à se projeter, à imaginer d’emblée la mobilité dans un monde incertain qui manque aux jeunes d’aujourd’hui. C’est peut-être aussi que les parents bien trop inquiets, trop intrusifs en rajoutent en les stressant plus encore…

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