En ces temps d’incertitudes accrues, notre réflexe premier est de chercher des réponses binaires. On veut figer, revenir en arrière, planifier, sécuriser, parfois accumuler alors qu’il faudrait accompagner le mouvement. L’idée d’impermanence, dès lors qu’elle n’est ni renoncement, ni cynisme, ni impéritie peut au contraire nous engager dans une éthique concrète du vivant.
Il y a de quoi s’angoisser
Guerres, violences, catastrophes climatiques, crises économiques, pérennité même de l’espèce humaine dont on peut craindre la disparition dans un terme proche… Les signaux inquiétants ne manquent pas.
Hier 6 mars 2026, la télévision nous montrait l’image incroyable du président de la plus grosse puissance du Monde entouré de religieux priant avec lui afin que Dieu guide ses choix.
Au Moyen-Orient, les ennemis de cet homme sont prêts à mourir pour Dieu. Le même ?
Les grandes peurs ne sont pas nouvelles. L’irrationnel sait vite s’emparer de nous.
En France on invente une nouvelle loi chaque matin. On avance de part et d’autre des réponses binaires comme s’il fallait forcément des gagnants et des perdants, des coupables.
Chacun énonce « sa » solution. Plus nous nous crispons, plus les tensions augmentent, plus nous nous montrons en recherche de sécurité, moins nous sommes capables de nous préparer aux ruptures inéluctables.
La fuite en avant
On voit souvent trois postures. Si certains se réfèrent plus ou moins explicitement à l’impermanence pour légitimer leur attitude, on peut dire que le concept a mal été digéré :
Le club des cyniques
« — Rien ne dure, rien ne compte… » Cette vision nihiliste peut aller jusqu’à l’exacerbation de la violence. Amers, souvent toxiques, les cyniques peuvent devenir des prédateurs y compris contre eux-mêmes. Ils se fichent bien que les ressources ne soient pas infinies. Ils prennent et dénigrent pour légitimer leur conduite.
Le club des aquoibonistes
« — Puisque tout est fichu de toute façon, pourquoi agir ? » Ils ne votent plus, ne cherchent plus à revendiquer ou imaginer autre chose, fichus pour fichus…
Profitons tant qu’on peut !
Pendant la guerre, ils allaient dénicher une bouteille dans la cave. « — C’est déjà ça que les boches ne boiront pas. » Ils se réfugient dans la société de consommation, ils cherchent la meilleure affaire…
Les unes et les uns nous pouvons appartenir peu ou prou à l’un ou l’autre de ces clubs, parfois à plusieurs. Nous savons que les choses ne durent pas, nous considérons souvent le bonheur et l’espoir comme des éléments du passé. Nous ne sommes pas forcément des méchants, l’inquiétude nous domine et le stress nous oppresse. Le Monde semble aller si vite et chaque matin courir plus pressé à sa propre perte.
Du flux et de l’attention
Intégrer l’impermanence dans notre façon de vivre en société, ce serait en quelque sorte passer de la logique de stock (accumuler, posséder, figer) à la logique de flux (circuler, transmettre, relier).
On peut penser aux travaux de Bernard Stieglers ou à la théorie du Donut de Kate Raworth. Je ne vais pas développer ici pour ne pas trahir leur discours qui doit aussi être abordé de façon critique mais je renvoie à leurs ouvrages.
Le concept d’impermanence doit nous conduire à nous centrer sur l’essentiel. L’essentiel ce n’est pas l’objet mais la relation. L’attention invite à réfléchir à nos besoins réels et donc intégrer le « care » (le soin mutuel), cette sagesse pratique, dans notre approche. L’entraide notamment est cette valeur forte qui nous montre qu’en cas de crise nous savons par la solidarité agir pour sauver. La coopération, l’horizontalité du pouvoir peuvent prendre des formes très concrètes.
Je cite souvent l’exemple des réseaux sociaux, entre les grosses machines de guerre, voleuses de données et d’attention des géants du Web et les instances décentralisées et fédérées du fédiverse plus aisément régulées, plus apaisées car réduisant la compétition, on voit que les différences de logiques ont un impact concret jusqu’à notre capacité de nous informer de façon créative, ou notre bien être.
Il s’agit d’être ce que nous attendons d’autrui en refusant notamment la violence.
Encore une affaire éthique !
Tout est éphémère : alors chaque moment vaut pleinement, chaque personne mérite respect et reconnaissance de sa dignité. Au delà, le vivant mérite l’attention et le respect d’un jardinier qui a compris qu’il n’y a pas de « mauvaise herbe » mais des équilibres à préserver.
Petit inventaire de déclinaisons ouvertes et non dogmatiques
La curiosité, la capacité d’émerveillement sont des moteurs formidables notamment pour agir.
Il faut parfois agir par la logique de petits cercles reliés entre eux plutôt qu’une vision descendante.
Il s’agit d’aller à l’essentiel, d’alléger…
Il s’agit de dépenser de l’argent à bien nourrir la population plutôt qu’à tenter de la guérir de la malbouffe en dépensant des sommes énormes.
Il s’agit de partager le savoir par le livre et la formation tout au long de la vie plutôt que par le recours à des succédanés qui ne permettent pas de se l’approprier.
Il s’agit de permettre à chacune et chacun de créer pour développer sa propre personnalité plutôt que d’imposer une identité figée et conformiste.
Il s’agit de n’accepter de hiérarchie que fonctionnelle, de mandat que provisoire et de veiller aux équilibres des pouvoirs.
La technique doit privilégier le durable et le réparable c’est à dire l’attention au service attendu et rendu, au maintien de la qualité du service pour les personnes et non à l’obsolescence programmée et dévoratrice de ressources dans le seul but de vendre et d’augmenter la croissance.
Dans cet esprit, la spéculation n’a aucun sens. Il faut replacer la monnaie dans sa logique d’échanges.
Vivons heureux en poésie !
Cette attention au vivant, à son mystère, ne nous prive pas de la lucidité. C’est une forme de résistance non figée, d’engagement volontaire qui consiste à refuser de sombrer dans le dénigrement de l’humanité capable du pire mais toujours du meilleur !
Vivre en poésie c’est intégrer l’impermanence pour s’inscrire dans le flux : apprendre encore et toujours, créer, partager, prendre soin ! Voilà notre mantra.
Cela impose un changement de paradigme et de logiciel mais à bien regarder celles et ceux qui s’engagent dans ces voies, il y a de quoi oser l’optimisme et l’espoir.

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