Impossible à contrer, l’impermanence du corps qui se délite sous nos yeux : le miroir renvoie nos peurs. Les marchands et les médecins veulent retenir le temps. Qu’avons-nous fait de notre enfant intérieur ? Nié ou cristallisé en regrets, il deviendra un noyau amer. Voyageur, riche des découvertes apprises en chemin, chacune, chacun peut revisiter la danse en nous et nous inviter à plonger dans l’instant présent par l’axe subtil de la respiration. Rien n’est substance, tout est flux !
Miroir ô mon miroir !
Le jeune hisse sa jeunesse comme un totem d’immunité, un drapeau. Ça lui passera.
À l’âge où « tu as fait ton devoir », où la sagesse devrait t’inviter à lâcher prise, on te renvoie sans-cesse à ton âge. Tu es senior, tu as droit à des réductions mais tu dois faire de la gymnastique, mettre de la crème pour masquer tes rides et faire des examens préventifs. Les marchands ne manquent pas d’idées pour repousser les limites. Les médecins au lieu d’adoucir la vie se sont donnés pour but premier de l’allonger le plus possible comme si tout tenait dans cette absurde compétition.
Jeune tu avais des rêves qu’il t’a fallu repousser. Vieux, ton corps te rappelle que tu n’as plus assez de muscles pour escalader les montagnes.
Le voisin qui d’habitude monte la pente à vélo, je l’ai croisé hier marchant à côté de sa bécane, essoufflé. Une voix cynique en moi se réjouissait presque de l’avoir vu devoir mettre pied à terre. « –– Ah ! Toi aussi tu vieillis ! » Nous en serons tous rendus au même point final.
S’il ne s’agit pas de se laisser sombrer, d’ajouter de la souffrance en se malmenant, il n’y a rien de morbide à se savoir périssable. J’allège, je vais à l’essentiel. Il s’agit de se désencombrer. Et continuer de marcher. Le tempo, je le choisis.
Méditer, écouter sa respiration, se relier à son flux
S’allonger ou s’asseoir. Laisser passer les pensées sans chercher à les fixer. Aller chercher en soi le bonheur de la respiration.
Enfants, nous nous allongions dans l’herbe, puis après les rires, nos mains sur nos ventres nous laissions l’air entrer et nous gonfler comme des ballons, puis s’évaporer entre nos lèvres.
Je respire sans y penser.
Petit garçon, la tête sur l’oreiller, je me souviens que j’entendais les battements de mon cœur dans mes tempes et que cela m’étonnait. Je ne savais pas que c’était mon cœur mais je ressentais ce battement comme un signe de vie qui me reliait à la vie.
Adulte, debout dans le jardin, je me déploie pour donner de l’ampleur au souffle, aller chercher l’air.
« — Nous avons besoin d’air pour vivre ! » me disait le maître d’école. Le flux qui nous alimente nous transforme et nous relie au mystère de la vie. Nous ne respirons pas seul·e mais avec le vivant. Ce n’est pas juste un équilibre, c’est un mouvement. Rien n’est immobile, même après notre mort.
L’enfant qui danse
J’admire le danseur. S’il sculpte son corps, travaille le geste, le danseur comme celui qui s’essaie aux arts martiaux réussit son mouvement s’il sait se laisser traverser par le flux pour composer un geste forcément unique et éphémère.
C’est le vol de l’oiseau, la joie de l’élan, le souffle retenu. L’enfant qui danse s’émancipe et se relie, il devient ce mouvement qu’il offre. « — Tu m’as vu ? c’est passé. »
Regardez le vieillard qui marche, il offre sa façon de danser. Peut-être qu’il n’ose pas assez. Le boitement est une danse inachevée, une demande d’armistice, le chant de l’usure.
J’ai vu il y a peu un homme riant danser avec son fauteuil roulant.
Qui danse sait déployer son enfant intérieur, rien d’un petit être caché en soi, mais plutôt une clé pour libérer la mise en mouvement, la curiosité qui est mouvement, la joie gratuite du geste osé dans l’air comme une signature.
Et la beauté de la danse tient dans son impermanence.
Le corps amoureux
Fluides et flux, le désir s’anime pour la rencontre. Faire l’amour c’est danser vers l’autre, avec l’autre.
Tout fluctue. La magie, c’est l’étincelle. L’amour ne se conserve pas, ne se retient pas. Les respirations se croisent et se mêlent, se prolongent parfois.L’amour dépasse celles et ceux qui s’aiment.
On a pensé devoir ou pouvoir retenir les corps, mettre de l’ordre. Ce ne sont que des apparences.
Cet enfant intérieur
On peut nier les aspirations profondes, tenter de masquer les chocs, alors le corps a mal. Ou bien, délier les choses… Je n’aime pas trop l’idée de thérapie ou de soin, mais plutôt celle de renouer, de trouver l’alignement… Le cheminement de nos vies permet d’offrir l’expérience de vie, de s’apprendre, de se réapprendre, se rassurer, prendre soin de soi. Non pour se donner du mordant dans une compétition absurde, mais pour prendre sa place dans le paysage, créer sa propre vie avec ce que nous sommes.
L’enfant, fait de sensations, est au plus près du corps. La société n’a de cesse de vouloir commander le corps et sa mise en scène notamment parce qu’il y a des conflits de pouvoir, des affaires de domination toxique.
Reconnaître nos émotions, nos tensions, ce n’est pas les retenir mais les laisser aller dans le flux. La résilience si souvent invoquée a besoin de l’impermanence pour se déployer.
Dans le flux
Rien ne se retient. Entre le haut de cette page et ces lignes, vous avez changé, vous avez vieilli, moi aussi. Ce n’est pas seulement affaire de délitement mais de flux. Nous changeons. Rien ne revient jamais strictement à l’identique.
Il me semble que la plupart de nos douleurs viennent de la tentation de refuser le changement, de cette peur d’entrer dans la danse.

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