Pendant la guerre, tandis que son mari était prisonnier des allemands, ma grand-mère se trouvait réfugiée avec ses enfants en bas âge du côté de Toulouse. Je ne sais plus très bien pourquoi elle s’était installée dans cette région qu’elle ne connaissait pas et où elle n’avait pas d’attaches. Elle m’a raconté qu’à la fin de la guerre, elle avait découvert qu’ils étaient sur les deux listes.
L’héroïsme du quotidien
Les grands-parents parlaient peu de la guerre. Le grand-père capturé assez tôt s’était retrouvé dans une ferme de la campagne perdue en Allemagne avec un autre prisonnier. C’était rude mais il n’avait pas été maltraité. Après la guerre, quand les enfants entrèrent dans l’adolescence, c’est lui qui initia des liens et des échanges entre familles travaillant à sa façon à la réconciliation.
Plus tard, nous avons retrouvé des lettres qu’il avait pu échanger avec ma grand mère. Des espèces de textes à trous à cause de la censure.
La grand-mère, jeune femme isolée, vivait à la campagne avec ses jeunes enfants. J’ai entendu parler de ferme, d’oies que ma mère gardait. Née juste avant la guerre, elle était toute petite et se souvenait que les soldats lui avaient offert des friandises, peut-être un ersatz de chocolat.
Je crois que nous n’avons mesuré que tardivement combien la guerre avait pu la marquer elle, petite fille et son frère plus jeune encore. Quand leur père revint, elle était incapable de le reconnaître et l’appelait « monsieur ». Plus tard, on vit aussi que le père revenu ne parvint jamais à surmonter l’absence, ce manque de lien qu’on trouve de père à enfant dans la toute petite enfance. Ça ne s’était pas construit et pour mon grand-père timide et pudique, il y avait quelque chose d’indépassable et qui ne fut jamais surmonté de part et d’autre.
Pour ce jeune couple, ce qui avait compté, c’était de préserver les enfants.
Ma grand-mère avait expliqué ce glissement qui avait fait que l’on chantait « Maréchal nous voilà ! » dans les écoles. Le malaise était venu progressivement. J’ai retrouvé des livres de lecture avec en préface le portrait du « sauveur ». Mais à la campagne, elle était surtout occupée à trouver de quoi manger et chasser les rats.
La découverte
Elle le racontait sans amertume ni animosité mais avec une sorte de crainte a posteriori de ce qu’elle avait ignoré.
Après la guerre, les parents réunis avaient découvert qu’ils étaient « sur les deux listes ». Il vient toujours un temps où les langues se délient. On finit par fraterniser mais le soupçon aurait pu devenir tranchant comme une faux. La guerre s’était visiblement terminée « à temps », avant que les soupçons ne tournent à l’enquête, à l’intrusion, à la mise en cause…
La liste des allemands qui commençaient à les soupçonner.
Ces gens venus de nulle part, n’auraient-ils pas été juifs ? ou arméniens ? Leur nom de famille, pouvait se rapprocher de noms des pays de l’Est ou pouvait sembler avoir perdu une désinence…
Mais s’ils avaient été inscrits sur la listes des familles louches à contrôler, ils découvrirent qu’ils étaient aussi « sur l’autre liste ». Des gens « trop blonds » que personne ne connaissait. Ma grand-mère était née dans le Jura, ils avaient vécu à Paris mais « ces gens » n’avaient-ils pas quelque chose à se reprocher ?
Et si ?
Non, il n’y a pas de véritable morale à cette histoire. Rien d’autre qu’une histoire ordinaire où la chance vint les protéger. Le grand-père aurait pu être blessé ou pire. Il aurait pu arriver mille ennuis à sa famille… Une erreur aurait pu être commise même si peut-être le fait d’être une femme seule avec ses enfants inquiétait peu.
Quand on entend les « donneurs de leçons » aujourd’hui dont on se demande s’ils n’auraient pas « fait dans leur culotte » à l’époque, quand on voit comment très vite étiquetages, soupçons, dénonciations peuvent arriver… il y a de quoi juste méditer sur ce qu’ils ont pu vivre… et ce que nous vivons.

Un mot en retour ?