La page d’accueil du site annonce « vivons heureux en poésie ! » Presque une provocation en ces temps secoués. Puis on lit : « La poésie comme art de vivre« , on est au bord du slogan publicitaire. Le pire c’est de lire « habiter le présent ». Habiter le présent ? Mais c’est impossible !
Penser contre soi
Je me souviens d’élèves toujours surpris de découvrir qu’un poète n’est pas forcément mort. Nombre d’entre eux pensaient implicitement qu’on récitait les vers de ces grands hommes morts un peu comme à la messe on récite des prières… J’ai le souvenir de l’émerveillement de ces élèves de 8 et 9 ans quand un jour, Claude Roy vint dans notre classe parler de chat avec malice et humilité.
Les sites de développement personnel, les coachs qui s’exhibent en vidéo, toute cette littérature offerte sur les rayons du supermarché, sont les rois pour partager ces formules qui ne sont qu’un fatras de lieux communs.
J’ai beau me prémunir en prétendant ne pas donner de conseils, je ne fais bien souvent que ressasser des formules sans leur donner de chair.
Vivre heureux en poésie n’est pas nier la souffrance, mais c’est tenter de ne pas en ajouter et d’aider à tenir et passer. L’art de vivre en poésie ne consiste pas à décorer sa vie comme on aménagerait sa maison mais adopter une posture qui est tout autant un travail…
Des deux, qui rata sa vie ? Verlaine ou Rimbaud ? Qui trouva sa vérité au risque d’abandonner de publier ses vers ? Une vérité peut-être noire mais avec des instants lumineux supérieurs.
Nous n’osons pas toujours dépasser la plainte pour nous confronter à la noirceur de notre destin. Nous chouinons, nous négocions des aménagements.
Je vois bien qu’il faut que je pense contre moi, non pour détruire mais pour secouer un peu l’édredon de la pensée où comme les autres je me love facilement.
Habiter le présent ?
Je dis vouloir cheminer. Des morceaux de passé tentent de me retenir. Parfois le présent est douloureux et n’est guère vivable ou supportable. Dans le présent, il y a déjà la perte du bonheur s’il était là, mesurable, identifiable, reconnaissable.
Ou bien, quand j’explore un lieu, et que suis pleinement à ce lieu nouveau avec la chance de rencontres extraordinaires : paysages, humains, êtres vivants, spectacles offerts… je me dis que je ne fais que collecter des images pour l’album à souvenirs. Je fabrique une collection d’objets déjà morts. Pour me situer, me consoler… et peut-être m’empêcher d’être au présent alors que je crois le goûter.
Instant insaisissable. Désir du futur, souvenirs du passé. J’ai parfois la mélancolie du futur.
Dans les entretiens de carrière, on ne demande jamais au candidat comment il se voit dans son présent, mais comment il se voit dans cinq ou dix ans ? Comme s’il fallait s’arracher à ce que l’on est.
Habiter le présent ne peut que s’incarner dans la joie d’être à ce que l’on fait, dans cet alignement où cheminant, on sait créer en cohérence. Intentions, perceptions, valeurs… Tout s’aligne.
Même s’ils seront peut-être utiles un jour et à d’autres, les objets de notre création, machines, écrits, inventions… qui serviront dans le meilleur de cas à transmettre pour apprendre, créer, partager, tout ces objets sont déjà de la pensée passée, des objets morts.
Nous fabriquons des objets présents avec des objets morts. Nous mangeons des plantes ou des animaux morts pour vivre. On a beau vouloir jouer les végan, c’est toujours la même musique. À moins de fabriquer de la nourriture totalement chimique et mortelle au final. Être à son présent c’est se nourrir de la mort pour la défier et s’inventer.
La vie, se nourrit de la mort. Le jour où nous aurons inventé des hommes totalement bioniques, des cyborgs complets, nous aurons inventé un peuple mort. L’intelligence artificielle, c’est de la pensée morte qui ne crée rien.
C’est donc tout à fait dramatique que de vivre et nous avons alors besoin pour supporter le présent d’y placer de l’éternité, de la poésie, pour donner du sens et ne pas nous suicider tout de suite d’incertitudes.
Fabriquer de la paix
Alors, il ne faut pas chercher un sens, il faut donner du sens. Il ne faut pas attendre la paix, il faut la chercher. Cela veut dire savoir lutter contre la vulgarité, la violence, la peur, la laideur.
Habiter le présent, serait alors, chercher à plonger dans l’instant, non pour le retenir, mais l’approcher, le dessiner et l’accorder au passé et à l’avenir que l’on construit. Ce serait ce mélange entre lâcher prise et présence. Ou plutôt savoir lâcher prise pour être présent.
C’est là que la souffrance dans ses formes les plus physiques s’estompe et même disparaît.
J’aurais presque envie alors de parler d’immanence.


Un mot en retour ?