À la librairie, je fuis les tables de prix. Une solidarité instinctive me pousse vers les autrices et auteurs relégué·e·s en fond de boutique, les qui ne sont pas médiatiques. Pensées à celle ou celui qui n’a pas eu le Goncourt et qui n’a pas démérité, au contraire.
Je veux choisir ce que je veux lire
Je ne dis pas que je n’ai jamais lu de Goncourt et d’autres primés. Je ne dis pas que je n’y ai jamais trouvé de plaisir, bien au contraire. Mais je n’ai pas forcément trouvé de supériorité dans l’écriture de ces livres là par rapport à d’autres, restés dans l’ombre et qui m’ont subjugué, bouleversé ou transformé bien souvent…
Je lis rarement le Goncourt de l’année.
Cette affaire de prix, c’est affaire de commerce mêlée d’intentions qui visent en labellisant un écrit, en l’érigeant comme modèle, à normaliser l’écriture.
Je n’aime guère les académies, les cénacles, les clubs cooptés d’une prétendue élite.
Dans une vidéo qu’on peut retrouver facilement, Jean-Louis Bory montrait bien le drame pour l’auteur d’un Goncourt sommé de produire bientôt un autre livre à la « hauteur » supposée du premier.
D’ailleurs souvent quand un éditeur va publier un livre qu’il pense bon, il attend de l’auteur qu’il en ait déjà un deuxième en réserve, de la même veine, pour le coup suivant…
Obtenir un prix c’est un concours de circonstances. C’est peut-être une chance pour celui qui trouvera ses ventes poussées, mais c’est aussi et surtout la mise à l’ombre d’autres romans qui n’ont pas démérité. Ce sont les sacrifiés, ceux qui sont sortis au mauvais moment, dans la mauvaise maison, ceux qui dérogent d’une façon ou d’une autre à ce qui est attendu par un groupe de notables…
C’est exactement la même chose avec la chanson commerciale. Elle n’est pas toujours nulle (souvent quand même) mais sa fonction première est d’éviter que de vrais talents possiblement subversifs n’émergent.
Je prétends que les prix masquent des pépites, des perles et que la fortune des uns se fait sur le dos des autres en captant toute l’attention. Les effets de mode ne manqueront pas de laisser dans l’oubli le primé d’un jour pour favoriser demain une nouvelle « vedette ». J’emploie ce terme à dessein car ce n’est pas nouveau… seulement les moyens de communication ont accru considérablement les effets de buzz.
Les prix me poussent au fond de la boutique.
Je suis désolé, en matière de littérature, je n’écoute pas beaucoup les conseils. Je n’achète pas les romans recommandés, je n’aime guère les injonctions amicales ou commerciales.
Ce que j’aime, c’est fouiller, chercher, être attrapé par surprise. J’aime être séduit par un petit bouquin qui ne paye pas de mine. Peut-être un vieux truc des années cinquante, un recueil de nouvelles ou même un Zola qui revient vers moi.
C’est comme les histoires d’amour au fond. Le beau hasard.
Le bon libraire n’est pas celui qui va mettre en avant ce qui se vend au supermarché, mais celui qui va dénicher les pépites, les perles rares, les trucs bizarres y compris produits par les maisons qui n’ont pas pignon sur rue.
Les prix, les récompenses, la publicité, les émissions de télévision pseudo-littéraires me repoussent plutôt.
Quand j’ai vu cette année la débauche publicitaire engagée par Amélie Nothomb pour la sortie de son dernier livre, cela n’a fait que briser chez moi toute envie de l’acheter. J’en ai pourtant un rayon… mais, non !
Les autrices et auteurs niés
La production littéraire est disparate, hétéroclite, souvent décevante. Le numérique et l’intelligence artificielle n’ont pas fini de nuire à la créativité, à la liberté d’écriture alors qu’il aurait été possible par les Internets de promouvoir des auteurs différents, qui explorent des chemins nouveaux…
Très souvent des romans notamment me tombent des mains. Passé un certain âge, l’impression d’avoir déjà lu, de deviner d’avance ce qu’il ne va pas se passer dans des bouquins construits sur un concept épuisé jusqu’à la lie, ça lasse…
Je ne suis qu’un écriveur. Je sais que des facilités ne font pas un talent. Je suis donc à l’aise avec le fait que je n’ai pas de prétentions littéraires. Mais je souffre pour ces besogneux de l’ombre, ces contraints à la précarité…
Femmes et hommes nié·e·s dans ce qui les tient. Ce sont des chercheurs, des explorateurs dont les efforts ne seront pas reconnus. C’est injuste. C’est même souvent dégueulasse.
C’est la faute au commerce, mais aussi à celles et ceux qui confient leur curiosité aux médias comme d’autres se font une opinion à partir de sondages et non de leur libre arbitre.
Nous avons une responsabilité de lectrice et de lecteur vis à vis de ces auteurs qui ne vont jamais à la télévision, n’auront jamais aucun prix, ne vivent pas de leur plume. Et ils sont largement majoritaires.
Alors oui, ce matin, je ne pense pas aux lauréats des prix littéraires. Je n’irai pas acheter « comme tout le monde » le dernier primé… Non, j’irai fouiller le ventre de la petite librairie du coin pour y trouver quelque chose de savoureux.
Et je ne vous en parlerai pas car il est très rare que je parle de mes lectures. J’ai toujours détesté les comptes-rendus, les fiches de lecture, les explications de texte.
Je ne fais pas la même chose avec les autres spectacles, ceux qu’on peut voir à plusieurs comme un film, un chanteur sur scène, une pièce… mais un livre, je ne sais pas le lire à deux. C’est trop intime. C’est cette relation incroyable avec un texte. En général, moins j’en sais sur l’autrice ou l’auteur, plus j’apprécie le livre, mieux je vais au texte. Et tant pis si mon approche est marginale, puisqu’elle me fait du bien !


Un mot en retour ?