Comme une antienne. La confiance a disparu. La disqualification est devenue le sport le plus pratiqué. L’époque se caractérise par le triomphe de la duplicité. Et nous voilà en guerre contre nous-mêmes pour ne jamais affronter la réalité.
Le piège malin (au sens de diabolique)
Pour détourner l’attention d’une situation indigne qu’il a engendrée en réalité, un autocrate se lance dans une nouvelle guerre. Il allume des feux au loin, pour tenter de se sauver de l’inextricable plus près. Il n’a, tout le monde le perçoit, rien à faire évidemment de ses ennemis, pas plus que de son propre peuple. L’ennemi ainsi désigné se renforce alors dans sa posture d’outragé et trouve là de quoi se conforter face à son propre peuple qu’il méprise et martyrise. Comme ils ont besoin l’un de l’autre !
Les nations dans leur concert font mine de s’indigner mais laissent faire. Car après tout, voilà un « méchant » qui pourra faire utilement le ménage à leur place. Ils craignent cependant que les choses ne débordent et tentent de tempérer. « Tuez donc, mais avec politesse, dans le respect des règles de la guerre ! »
La duplicité masque la lâcheté. Ils s’en lavent les mains. Ponce Pilate prospère, il reprendra un peu de sauce sur sa viande. Mais il ne faudrait pas que le méchant débride totalement ses ambitions. Ça ne serait pas convenable. On ne pourrait plus lui vendre des armes avec l’assentiment des populations démocratiques biberonnées au flux médiatique.
La guerre massacre et permet de ne pas résoudre les problèmes du monde.
« Il faudrait une bonne guerre » disait-on quand j’étais petit.
Les doubles discours
Inlassablement, les experts de la dialectique vont sans cesse jouer du double discours. D’aucuns resteront sur la crête. Ils ont la prudence du lexique pour ne pas contrevenir en apparence à la Loi, à la morale publique, mais ils ne cessent d’envoyer comme des signaux implicites des messages en contradiction avec les principes qu’ils affichent. Le sous-entendu permet de confirmer qu’on n’a pas dit ce que l’on pense. Si autrui le dénonce, on poussera des cris d’orfraie protestant de la calomnie !
L’opprobre permet de se dédouaner à bon compte.
Pour ne pas risquer l’effet boomerang, il est prudent que celui qui accuse d’un crime soit lui même innocent. Cela ne veut pas dire que ce qu’il dénonce est faux, mais le dénoncé y trouvera des arguments pour parer à sa propre défense.
Dans la cour de récréation les élèves le savent et disent : « C’est celui qui dit qui l’est ! »
Nos politiques ainsi se sont disqualifiés : chacun accuse l’autre, certaines accusations sont justes, mais elles ne servent qu’à fabriquer de l’exclusion supplémentaire et masquer d’autres turpitudes. Ils sont en réalité complices et d’ailleurs, ils s’allieront le moment venu au prix d’arguties vénéneuses. La démagogie est un cataplasme peu coûteux.
Le pouvoir corrompt
Comme une addiction. Regardez les tous, petits et grands chefaillons, ils s’accrochent à leur fonction, à leur mandat, à leur position. Partager le pouvoir ? Se retirer pour laisser la place à d’autres talents ? Que nenni ! L’heure n’est pas venue. Influencer, être courtisé est si bon. Plus encore que l’argent, il y a une jubilation à se placer sous la lumière et y faire du bruit pour crier au scandale.
Quel bonheur d’avoir des ennemis et de se trouver quelques alliés pour hurler et vitupérer avec vous. La position est confortable. Le coq est debout sur son tas de fumier.
S’opposer est leur confort. La société médiatique se délecte des débats pourvu qu’ils soient vifs. Elle n’accepterait guère que les contradicteurs s’entendent soudain pour dire qu’ils pourraient rechercher des solutions ensemble.
À force d’imaginer un projet contre un autre, on fait tout pour ne jamais imaginer un projet ensemble et chacune et chacun continue d’occuper son poste tandis que les catastrophes prospèrent et que la planète s’essouffle à force qu’on danse sur son ventre, la salisse en épuisant ses ressources.
La vanité du désespoir
Mais tout aussi duplice serait de s’abandonner au désespoir. Le désespoir est une excuse confortable. Je pourrais dire, « jouez sans moi ! ». Ce faisant à quelle part d’autonomie je renoncerais ? La liberté, progressivement grignotée par mes propres renoncements à la défendre non comme un droit mais comme un but à atteindre, cette liberté qui suppose que je reste digne de mes propres valeurs et reconnaisse l’autre, mon semblable, dans une égale dignité…
Que donnes-tu au monde ? Voilà la seule question qui vaille dans la recherche d’une vie réussie.
Que donnes-tu au monde dont tu ne prives pas autrui ? Le pouvoir doit être partagé. La réassurance d’autrui est la garantie qu’il ne sera pas exclu. La coopération est le modèle puissant qui peut nous aider à surmonter nos difficultés.
Pourtant, nous nous accrochons à des futilités, nous mettons du combustible dans le moteur mortifère de la compétition n’ayant toujours pas compris que si l’un perd, l’autre perdra bientôt. Car si je perds au jeu, quel intérêt pour l’autre de rester seul à la table du grand Monopoly avec ses billets inutiles et ses immeubles accumulés ?


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