Adelin – épisode 017


Adelin

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7–11 minutes

Victor a entre les mains le journal intime de Stéphane.

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Épisode 17

22 juillet. J’ai cru que nous n’arriverions jamais à ce vieux village ! Nous nous sommes perdus sur une vieille route pleine de nids de poule. Papa roule si lentement ! Hélène pouvait cueillir des fleurs par la fenêtre ouverte lorsque nous frôlions le talus. Maman l’engueulait, Adelin dormait indifférent et je ne cessais de me torturer en le regardant si petit dans sa barboteuse. Au village, il devait y avoir trois maisons habitées, toutes par des vieilles, quelques gros chiens de berger qui se sont rués sur nous. J’avais peur qu’ils croquent mon bébé. On aurait dit des loups avides venant le renifler lorsque nous sommes sortis de la voiture.

La rebouteuse avait tout d’une sorcière. Ma mère savait où elle habitait. Une petite maison de pierres, à moitié effondrée, derrière un lavoir asséché. Nous avons traversé une placette pétrifiée par un soleil de plomb. Nous avons juste entendu un ou deux volets grincer dans notre dos, entrevu un visage chiffonné sous un fichu.

La vieille mit des heures à venir nous ouvrir. Heureusement, ma mère sait y faire pour réveiller les morts à coups de poings et de cris bien lancés.

L’espèce de sorcière qui nous ouvrit était plutôt effrayante et Hélène refusa de nous suivre. Je la confiai à son Grand-père avec mission d’explorer ce village, de nous faire des bouquets, de trouver une source. La vieille était vêtue de noir, un fichu sur la tête, de grosses mains d’hommes, un petit tablier sale et de longs poils qui lui sortaient des narines et pendaient à son menton. Elle n’avait plus de dent et parlait plus en occitan qu’en français ce qui ne fut pas pour déplaire à ma mère qui put ainsi prendre les choses en mains. La vieille appliqua une main froide sur mon front, puis sur celui du bébé qui se mit chose rare, à pleurer. Elle fit déposer Adelin sur la table de la cuisine dans une sorte de grand plat en terre où nous le regardâmes s’endormir. A le voir ainsi, dans ce grand plat, comme prêt à passer au four, j’eus un frisson. Je me serais crue dans ces vieux contes, en compagnie d’une sorcière ogresse.

La vieille posa ses mains sur la table, droit devant elle et rentra dans une méditation ponctuée par des sortes de soubresauts. Elle avait les paupières mis closes. C’était spectaculaire, cette concentration. Et je pensais alors à la désapprobation qui serait celle de mon pragmatique Grégoire. Il aurait ri ou hurlé de colère, aurait pris le bébé dans ses bras et serait parti fustigeant la vieille. Mais je n’ai pas bougé, le petit est si chétif, la médecine me semble si impuissante, ma mère m’a raconté tant d’histoires que je voudrais bien y croire. La vieille grommela. C’était inintelligible. Ce n’était plus de l’occitan, ni du latin. On aurait dit une langue des Balkans. Et puis elle a frappé un grand coup des deux mains sur la table, si fort qu’avec maman nous avons sursauté, le bébé n’a pas bougé, elle a laissé passer un interminable moment de silence avant d’affirmer : « le petit est pris du démon, il faut l’exorciser ». Elle avait parlé en français, ce qui donna encore plus de relief à cette affirmation. Franchement, je n’avais qu’une envie : partir. Mais maman, fronça les sourcils et m’intima silencieusement l’ordre de rester. « Je vais lui enlever le démon, mais je n’aurais pas le droit de me faire payer et vous devrez partir vite sans me saluer. »

Je demandai simplement si le bébé risquait de souffrir, elle répliqua que non et que c’était elle qui prendrait la douleur, qu’elle était déjà en pacte pour d’autres affaires. J’imaginais les réactions de Grégoire. Il aurait hurlé de rire. Impressionnée, j’ai laissé faire. Le rite a été très bref. Pas de gousse d’ail ni de crucifix comme je m’y attendais. La vieille fit un lien au poignet de l’enfant, qu’elle relia à son propre poignet. C’était curieux de voir ainsi le bébé endormi et la vieille sorcière reliés par cette espèce de ficelle de cuisine. La vieille tira la ficelle sans toutefois soulever ou tirer le bras d’Adelin. Je surveillais, prête à bondir en cas de dérapage. Elle marmotta des formules, cassa la ficelle puis se mit sous nos yeux à l’ingurgiter, l’avaler toute entière jusqu’au poignet du bébé. Le nœud se défit. La vieille goba ce qui restait de ficelle dans l’indifférence totale du bébé. Elle nous fit signe de sortir avec l’enfant. Nous sortîmes sans la saluer ni rien lui laisser conformément à sa demande. C’est seulement en arrivant à l’auto que nous entendîmes un hurlement terrible qui se répercuta à travers le village. Hélène eut peur, les chiens qui rodaient filèrent chez eux. Mon père prit le volant dare-dare… On se serait vraiment cru dans l’une de ces histoires d’horreur à deux sous. Mais Adelin, toujours indifférent souriait dans mes bras. Mon père conduisit nettement plus vite au moins pendant quelques kilomètres et ma mère dit simplement : « Voilà une bonne chose de faite ».

Je me dis moi que c’est un épisode que j’aurai du mal à avouer à Grégoire et que tu seras le seul à connaître vieux journal.

Curieusement, tout en sachant que cette cérémonie d’exorcisme n’a aucune valeur, je me sens requinquée. Mon sens pratique reprend le dessus. Adelin n’est pas malade, il est fragile, maigrichon, a des difficultés à gagner du poids mais ce n’est pas dramatique, il ne montre rien d’anormal par ailleurs. Je ne dois pas entrer dans le jeu de ma mère.

23 juillet. Adelin a repris un peu de poids. Ma mère exulte.

24 juillet. Adelin est revenu à son poids du 21. Ma mère veut faire dire une messe. Je la soupçonne d’être allée voir le curé. Pourquoi pas un exorcisme officiel avec tous les rites ? Hélène fait la folle partout dans le village et son Grand-père se comporte comme un gamin avec elle.

26 juillet. Ma mère est une sacrée entêtée. Elle a tout manigancé dans mon dos. Le curé a débarqué à la maison vers cinq heures. Comme par hasard. Tu parles d’un hasard vieux journal. Ma mère en a profité pour lui présenter Adelin. J’ai eu peur quand il l’a pris dans ses bras qu’il ne le fasse tomber. Le curé a l’air si fragile, tout petit, si chétif, si vieux, si vieux depuis que je le connais. Il a éprouvé le besoin de bénir le bébé. Il y avait tant de compassion dans ses vieux yeux bleus. Maman s’est mise à faire des signes de croix. Ce qu’elle peut-être agaçante avec ses bondieuseries. Je me retrouve au temps de mon adolescence contestataire. Mais elle est si généreuse par ailleurs.

Eu Grégoire au téléphone. Conversation mauvaise mais ça fait du bien d’entendre son homme. J’ai évité de lui parler du curé.

27 juillet. Vieux journal ! Une nouvelle incroyable et ma colère surtout que je ne pourrais transmettre à Grégoire, ça le rendrait fou furieux :

Pendant ma sieste habituelle après le repas, je m’étais endormie encore plus profondément qu’à l’accoutumée. Maman est venue enlever le bébé à mon insu. Lorsque je me suis réveillée, je n’ai pas compris où ils étaient passés. C’est Hélène qui jouait devant la porte qui a lâché le morceau. « Mamie est à l’église, elle a emmené le bébé ». Le temps de m’habiller pour me rendre à là-bas, maman était de retour avec Adelin. Au feu de mes questions elle a d’abord prétexté une simple promenade. Mais elle ment très mal, de plus Hélène avait parlé. J’ai finalement réussi à lui faire avouer cette chose inconcevable ! Elle est allée faire exorciser le bébé par le curé du village. Elle a fini par tout avouer. Une vraie séance d’exorcisme ! Alors là, je me suis mise dans une vraie colère, ne serait-ce que pour la crainte qu’on ait traumatisé le bébé avec ce genre de cérémonie d’un autre temps et surtout parce que je ne me sens pas prête à accréditer ce genre d’histoire. Mon fils pris du diable ! Quelle folie ! Ça n’a pas loupé, il a fallu que maman incrimine Grégoire qu’elle trouve « satanique ». Mon vieux Grégoire ! Tout au plus un bon mécréant. Ce que ma mère ne supporte pas. Hélène est rentrée dans la maison comme nous haussions fort la voix, ça m’a calmée, je n’ai plus seize ans heureusement et ne vais pas céder à ces âneries et bondieuseries de sorcellerie, satanisme, exorcisme et compagnie où tombe ma mère qui a trop baigné dans les légendes du pays, les histoires de rebouteux, de sorciers, de vieilles qui avaient le don et autres.

Je me suis calmée. J’ai pris ça comme du folklore. La seule chose qui m’ennuie c’est de ne pas savoir exactement ce qui s’est passé pour le petit. Je n’ose pas aller voir le curé. Maman m’a juré qu’une seule séance en plus de celle de la sorcière suffirait amplement. Heureusement ! Elle ne sera pas tentée de recommencer. Je vais être méfiante, elle le sait ! Adelin n’a pas changé d’attitude. On dirait qu’il vit toute cette agitation dans la plus totale indifférence. Cette passivité m’a parfois fait craindre qu’il ait des problèmes, mais il répond très bien aux stimulations, aux différents tests. Il voit, il entend et déjà il sourit. La seule chose, c’est qu’il se laisse vivre sans effort particulier. On est loin du bébé joufflu qu’était Hélène.

8 aout. Nous allons remonter en train à la maison avec les enfants pour retrouver Grégoire et partir en vacances. Le bébé m’occupe trop pour que j’écrive régulièrement. Comme il a un peu repris maman se voit rassérénée : selon elle, il fallait faire agir conjointement la rebouteuse et le curé. « On a chassé le démon à temps ! » dit-elle. Ce genre de phrase me rend folle. Partir en Bretagne quelque temps avec Grégoire me fera le plus grand bien.

2 janvier. Je ne suis pas une jeune fille rangée. Pauvre journal ! Je t’ai abandonné pour la première fois et la pause fut de taille ! Plus de deux ans. J’ai bien ri en relisant cette histoire d’exorcisme !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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